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Le Blog d'Emmanuel Y. Boussou

Espace d'échange d'idées sur la Côte d'Ivoire, sa quête de la paix et son devenir

04 mai 2008

Des élections crédibles pour l’amorce d’un processus de réconciliation nationale en Côte d’Ivoire

On ne le dira jamais assez, la crise sociopolitique que vit la Côte d’Ivoire depuis septembre 2002 tire son origine du contentieux électoral portant sur le scrutin présidentiel d’octobre 2000 et les législatives de janvier 2001. L’élection présidentielle du 22 octobre 2000 ne fut pas seulement une parodie –les candidats du Parti démocratique de Côte d’Ivoire, Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA) et du Rassemblement des Républicains (RDR) en furent arbitrairement exclus ; à l’issue de cette compétition, la victoire fut revendiquée par deux candidats et arrachée par un camp avec des manifestations de rue et le soutien d’une partie des forces armées nationales.

                   

Cette élection fut surtout entachée d’un bain de sang. De plus, une découverte macabre émergea du paysage politique ivoirien : le charnier de Yopougon. De ce point de vue, le scrutin présidentiel d’octobre 2000 marque le début d’un cycle de violence politique en Côte d’Ivoire.

Les législatives de janvier 2001 ne furent pas moins tumultueuses. Par-dessus tout, elles furent précédées d’exactions à l’encontre de militants du RDR. On se rappelle les cas de femmes brutalisées et violées à l’Ecole de Police, en décembre 2000.

La tentative avortée de coup de force de janvier 2001 et le coup d’Etat  manqué de 2002, ainsi que sa transformation en une occupation d’une partie du territoire national par une rébellion armée, sont des faits qui résultent essentiellement de l’ostracisme dont le RDR et son président furent victimes dans le cadre des élections générales de 2000-2001. Malgré leur caractère subversif et la répulsion qu’ils puissent susciter chez des Ivoiriens, ces faits de la  vie publique nationale ne sont pas des épiphénomènes qu’on saurait passer par pertes et profits ou considérer comme des soubresauts d’un jeu politique régulier.

Le conflit que notre pays connaît depuis 2002 a laissé de profonds stigmates sur le tissu social et l’espace public ivoiriens. Les trames qu’il implique, les points d’achoppement entre différentes composantes de la société ivoirienne qu’il met en relief et les interpellations auxquelles il invite sont donc des faits qui donnent nécessairement une nouvelle dimension aux débats politiques en Côte d’Ivoire. Ces faits charrient des questions d’identité et s’expriment à travers des enjeux politiques qui sont censées être régulés par le processus électoral. C’est pourquoi les élections annoncées pour novembre 2008, si elles étaient organisées, seraient d’une importance capitale dans le rééquilibrage du jeu politique ivoirien, autant qu’elles constitueraient un instrument majeur de régulation sociale et de réconciliation nationale.

1.         Septembre 2002 marque une rupture entre le jeu politique ivoirien et le mode d’accession et de conservation de pouvoir dans la plupart des pays africains

Confrontés à la vague de contestations des années quatre-vingt-dix, la plupart des pays africains gérés, auparavant, dans un système de parti unique, ont amorcé des mutations de forme d’une ingéniosité déconcertante. Avec l’apparence de pluralisme politique exprimé à travers la multiplicité de partis politiques et des ajustements d’ordre constitutionnel, le pouvoir politique n’a, cependant, pas changé de mains dans la majorité de pays du continent, quand bien même des élections ont été organisées. Là ou des dispositions constitutionnelles imposaient des limitations de mandat, on a eu recours à des amendements au code électoral et à la Constitution opérés par des parlements aux ordres. Dans certains pays, la cession du pouvoir par des modes dynastiques ne s’est nullement embarrassée, à la mort du dirigeant suprême, de lifting ou autres habillages électoraux. Il est vrai qu’après son accession au trône, le nouveau prince a recours à des « élections » pour valider sa prise de pouvoir.

Depuis près de deux décennies, on organise, en général, des consultations électorales à intervalles réguliers en Afrique, sans aucun changement à la tête de la plupart des pays du continent et sans aucune avancée notable en termes de culture démocratique. Les tenants du pouvoir et leurs opposants versent tous dans la surenchère, la mauvaise foi et l’extrémisme.

On fait usage à outrance de manipulations du processus électoral, d’achats de conscience, d’intimidations. On essaie de contenir la violence pré et postélectorale, lorsqu’on ne la suscite pas. On se fait désigner, en fin de compte, vainqueur d’un scrutin avant la proclamation des résultats, en se disant que la communauté internationale boudera un moment, mais finira par accepter l’issue d’une épreuve de force qu’on sait, d’avance, à son avantage. Dans le cas contraire, on pratique la politique de la terre brûlée.               

En Côte d’Ivoire, le Front populaire ivoirien (FPI) a entamé une campagne électorale, avant la lettre, avec le slogan : « On gagne ou on gagne ». Si l’on peut s’attendre de la part d’une formation politique au pouvoir tout effort entrepris, dans le cadre de ce qui est prescrit par la loi, pour remporter des élections --ce qui est exprimée dans la première partie du slogan--, on comprend mal les insinuations de la deuxième partie de la phrase « on gagne ou on gagne ». Est-ce à dire que le FPI fera usage de tous moyens à sa disposition pour garder le pouvoir politique ? Quels sont donc ces moyens et en quoi cela est-il différent d’une confiscation pure simple de pouvoir ou d’un coup d’Etat ?

« On gagne ou on gagne ». Ces paroles saugrenues sorties de la bouche du président du FPI ont vite été ravalées. Mais, comme on dit chez nous, « l’eau versée ne se ramasse pas » ou « ce qui est dit est dit ».  Ce qui apparut comme une formule maladroite pourrait traduire un état d’esprit, une prédisposition, à n’entrevoir qu’une victoire à l’issue d’un scrutin qui n’est pas encore organisé. Etant donné qu’en général, les régimes au pouvoir en Afrique ne perdent pas d’élection, il est tentant de croire que le FPI  essaierait de faire de même, c’est-à-dire tout entreprendre pour le contrôle des appareils d’Etat.

Quant à l’opposition, les leaders des partis politiques les plus représentatifs, qui la composent et l’animent, ne disent rien de plus que leur conviction de remporter, chacun, le scrutin présidentiel, s’il était organisé. Dans un pays qui ne dispose d’aucun institut fiable de sondage, on se demande bien d’où vient cette certitude ! N’est-ce pas une incantation ?   

Il est d’une impérieuse nécessité de rappeler à toutes les chapelles politiques ivoiriennes que rien, après cette crise, ne sera comme avant en Côte d’Ivoire. On ne peut pas, dans ce pays, « gagner ou gagner », mais plutôt « gagner ou perdre », selon uniquement le libre choix de la majorité des électeurs ivoiriens et rien d’autre. C’est la seule voie de sagesse pour sortir de l’engrenage de la violence politique, en vue d’amorcer un véritable processus de réconciliation nationale.

2.         Quelle inspiration tirer des exemples d’Abdou Diouf et de Nelson Mandela pour les leaders ivoiriens ?

Même si cela est plutôt rare dans la grisaille de manipulation de processus électoraux, de duplicité ou de brutalité politique, l’Afrique offre des exemples de leadership désintéressé, éclairé et généreux aboutissant à des situations d’alternance au sommet de  l’Etat sans trop de tumultes. Ces exemples sont essentiellement l’Afrique du Sud de Nelson Mandela et de Tabo Mbeki, le Bénin de Mathieu Kérékou et de Nicéphore Soglo, le Mali de Amadou Toumany Touré et d’Alfa Oumar Konaré, le Sénégal d’Abdou Diouf et d’Abdoulaye Wade, la Zambie de Frederick Chiluba et de Levy Mwanawasa, etc.…

Je voudrais m’arrêter sur deux de ces exemples : celui de Nelson Mandela et d’Abdou Diouf. Ayant conduit le Congrès National  Africain (ANC) au sommet de l’Etat par des élections libres et transparentes, pour mettre fin au sinistre régime d’Apartheid, Nelson Mandela a renoncé au pouvoir après l’exercice d’un mandat. Compte tenu de l’histoire douloureuse de son pays, des longues années qu’il passa dans les geôles des tenants de l’Apartheid, de son équation personnelle faite d’humilité, de tolérance et de don de soi, Mandela est un exemple de grandeur d’homme que l’Humanité ne produit que rarement. Il est de la dimension de Gandhi et de Martin Luther King. Sa gestion du pouvoir au service de la réconciliation nationale en Afrique du Sud, son sens du pardon et de la contrition et sa capacité de rassemblement font de lui un homme exceptionnel.        

Abdou Diouf a quitté le pouvoir, à l’issue d’une élection régulière qu’il a perdue. Alors qu’il était aux affaires, avait une cour de partisans prêts à tout pour garder le contrôle de l’Etat et pouvait être tenté de faire appel aux forces militaires pour confisquer le pouvoir, il a fait preuve d’un courage politique exemplaire, d’un renoncement digne de l’homme d’Etat qu’il est et d’une clairvoyance extraordinaire. En cela, Diouf ne confirme que l’adage qui dit qu’on reconnaît l’arbre à son fruit, car son geste, en 2000, rappelle celui de Léopold Sédar Senghor, son mentor, en 1981.    

Pour renoncer au pouvoir ou pour accepter sa défaite, Nelson Mandela et Abdou Diouf se seraient probablement moins appuyés sur des avis et conseils de leur entourage que de l’écoute de leur moi personnel, du choix dicté par leur conscience de leader. A l’évidence, Mandela et Diouf se seraient dégagés de l’étreinte étouffante d’un ego encensé par des courtisans zélés, qui ne voient rien d’autre qu’une situation de rente dans le maintien d’un homme à la tête de l’Etat, celui-là qui construit leurs carrières et de qui ils reçoivent prébendes et passe-droits.

Il est certainement établi que Nelson Mandela et Abdou Diouf ne se voyaient pas en défenseurs d’une catégorie de leurs concitoyens contre d’autres et qu’ils n’entrevoyaient pas, dans leur accession au pouvoir, une quelconque revanche d’un clan de leur pays sur l’histoire. C’est en hommes libres, en leaders soucieux du devenir de l’ensemble de leurs concitoyens, en hommes d’Etat que Mandela et Diouf auraient fait le sacrifice de leurs ambitions personnelles. 

Les exemples de Mandela et de Diouf pourraient avoir une portée relative dans les trames au cœur du jeu politique ivoirien, tant il est vrai que le parti au pouvoir n’est pas confronté à un changement de leadership à la tête de l’Etat (cas de l’Afrique du Sud de Mandela à Mbeki) ou poussé à s’avouer vaincu à l’issue d’une consultation électorale (cas du Sénégal en 2000). Ici, il est plutôt question d’un pays meurtri par une crise sociopolitique sans fin sur fond d’ambitions politiques inconciliables et de contrariétés et sous-entendus renvoyant à des considérations d’ordre ethnique. Mon propos n’est point, cependant, de suggérer aux leaders ivoiriens de renoncer à leurs desseins politiques.

Le détachement, le désintéressement et le courage politique dont Nelson Mandela et Abdou Diouf ont fait preuve sont, en toute évidence, des qualités qui, à mon modeste avis, peuvent inspirer la classe politique ivoirienne, en vue d’envisager les élections prochaines dans la sérénité, la retenue et la sagesse. Etant censées mettre fin à un cycle de violence politique et amorcer une sincère réconciliation nationale, ces élections ne devraient désigner de vainqueur que celui qui obtiendra la majorité des suffrages exprimés par le collège électoral ivoirien.

Emmanuel Y. Boussou

Etats-Unis, le 4 mai 2008

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20 avril 2008

Il faut, d'abord, organiser les élections avant de les gagner ou de les perdre

Aux formations politiques ivoiriennes, aux acteurs principaux de gestion de la crise ivoirienne, aux hommes et femmes leaders de l’échiquier politique ivoirien, je voudrais m’adresser, pour partager, avec eux et nos compatriotes, quelques idées simples du citoyen ordinaire que je suis. Bien que vivant loin de notre pays, je n’en suis pas moins connecté par la magie de l’Internet.

A l’instar de nos compatriotes et des amis de la Côte d’Ivoire, j’ai appris, le 14 avril 2008, à la veille d’une visite du Chef de l’Etat aux Nations Unies, à New York, que la date du premier tour du scrutin présidentiel, que nous attendions tous depuis 2005, a été fixée au 30 novembre 2008. A l’évidence, ceci est un fait nouveau dans l’évolution de la crise ivoirienne et devrait susciter de l’espoir. Mais, je dois l’avouer, je ne crois pas que des élections présidentielles seraient organisées à cette échéance. Mon doute n’est pas fondé par les difficultés techniques liées aux conditions matérielles de l’organisation de cette compétition électorale, encore moins par un esprit nihiliste.

Certes, la tenue d’une élection présidentielle dans un pays qui peine à sortir d’une situation de crise politico-militaire et qui ploie sous le contrôle de deux armées et de milices multiformes est, en soi, un enjeu sérieux. Par ailleurs, des opérations préélectorales régulières doivent être engagées avant toute chose :  les conditions de sécurité devant entourer le processus électoral, la constitution, la vérification et l’organisation du collège électoral, la distribution de bulletins de vote, l’établissement de bureaux de vote sur l’étendue du territoire national. Tout ceci nécessite des ressources financières énormes, requiert une certaine disposition d’esprit et exige une ferme détermination, mais désintéressée, dont l’objectif principal et la fin ultime seraient un scrutin régulier, transparent et équitable.          

Mais, plus que les obstacles réels liés aux conditions matérielles d’organisation du scrutin présidentiel à la date du 30 novembre 2008, ce qui me rend dubitatif est le manque de bonne foi des acteurs de gestion de la crise ivoirienne que sont principalement le camp présidentiel, la rébellion et accessoirement les formations politiques. Que toutes questions pendantes relatives au lancement du processus électoral fassent, pendant longtemps, l’objet d’atermoiements, de contentions et de tergiversations de la part des anciens belligérants devenus co-gestionnaires de la sortie de crise pour trouver, subitement, une voie de solution seulement à un jour d’une visite aux Nations Unies du Chef de l’Etat est ahurissant, pour ne pas dire suspect.

Si donc tout peut être bouclé en une séance extraordinaire du Conseil des Ministres, pourquoi avoir passé plus d’un an pour le faire ? Si on peut tout dénouer, n’est-ce pas parce qu’on avait, au départ, tout noué ? En réalité, ce qu’on a dénoué, on peut aisément le renouer !   

Pour tout dire, la volonté forcenée des parties prenantes au conflit ivoirien de vaincre vaille que vaille leurq adversaires, l’opiniâtreté des acteurs principaux de la gestion de la crise de ne rien céder à leurs contradicteurs et l’obsession des chapelles politiques qui régentent le pays, de gagner, par tous les moyens, les élections, avant même qu’elles ne soient organisées, voilà ce qui, à mon sens, explique tous les blocages et fixe la vie publique ivoirienne dans une situation de non-droit depuis octobre 2005. Et tant que cela permettrait aux différentes parties d’engranger des bénéfices économiques sur la dépouille de la Côte d’Ivoire, pourquoi devraient-elles y mettre fin ? Pourtant, comme le dit le proverbe de chez nous, le cadavre a beau être beau, il faut l’enterrer.

 

A la suite du clergé catholique ivoirien, qui exhorte les hommes politiques à tout mettre en œuvre en vue de garantir la régularité, la transparence et l’acceptation des résultats du scrutin présidentiel prochain, je voudrais, à mon modeste niveau, interpeller la classe politique ivoirienne sur un certain nombre de choses simples, mais indispensables, pour éviter à notre pays de sombrer dans une déchéance qui se profile à l’horizon.

Je l’ai déjà dit, je ne crois pas à la bonne foi des acteurs politiques quant à la tenue de l’échéance du 30 novembre. Je suis devenu St. Thomas et j’attends des preuves, pour croire. J’estime que les uns et les autres consentiront uniquement à jouer franc jeu que si, selon leur intime conviction, ils ont toutes les chances de gagner ces élections. En clair, ils voudront remporter cette consultation électorale avant de l’organiser. Or, selon tout entendement, cela est impossible.

Une autre raison de la probabilité de la non-tenue de l’élection présidentielle à l’échéance fixée réside dans le fait que la politique constitue, pour beaucoup d’Africains, un moyen d’accession à la gestion des ressources économiques et financières d’un pays. Elle devient, de ce fait, le tremplin à tout, le passage obligé pour tout, de sorte qu’elle est le fondement ou le moyen d’existence pour une catégorie de gens.

En Afrique, on ne vient généralement pas à la politique pour donner de son énergie, de ses richesses et de son génie à la collectivité, mais pour se positionner en vue de tirer profit des ressources d’un pays. La politique n’est pas, contrairement à ce qui se passe en Occident, un engagement, un sacerdoce, mais le moyen d’accession à une caste, à une coterie, pour ordonnancer, prescrire, dominer, posséder.   

Le jeu politique, en Afrique, se nourrit également de la perversion de structures sociales traditionnelles et des valeurs qui les sous-tendent et les organisent en créant de nouveaux systèmes de clientèle. Le tout donne lieu à des passe-droits, à des situations de rente, au profit de groupes dont le prince devient finalement l’otage. Son entourage voit ainsi son destin lié à la longévité du régime du prince et se bat bec et ongles pour son maintien au pouvoir. Il est vrai que très souvent, dans un tel contexte, les convictions politiques ne servent que de paravent.

Cet état d’esprit, ces pratiques et ces habitudes doivent cesser. Il faudrait voir, avant tout, le sort de la majorité de la population ivoirienne, l’état de décrépitude avancée, la situation de corruption au propre comme au figuré de notre pays, plus que l’accession au pouvoir ou sa confiscation par un groupe, un clan, une coterie. Il faut à tous les hommes et femmes politiques ivoiriens un sursaut d’orgueil national, un esprit patriotique pour qu’ils puissent se surpasser et entrevoir dans les prochaines consultations électorales l’une des voies royales de la réconciliation nationale.

En Côte d’Ivoire, à moins de créer un triumvirat à la tête de l’Etat, MM. Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara ne peuvent gérer ce pays au même moment. L’un ou l’autre peut légitimement prétendre à la victoire à l’issue d’élections transparentes. Ce qui veut dire que les deux autres doivent accepter leur défaite. M. Bédié a passé six ans à la tête du pays et a subi un coup d’Etat à moins d’un an de la fin de son mandat ; M. Gbagbo dirige la Côte d’Ivoire depuis octobre 2000. Son régime est contrarié par le kyste de la rébellion armée depuis plus de cinq ans; cependant, il a passé sept années déjà dans le rôle de Chef de l’Etat ; M. Ouattara a assumé les fonctions de Premier-Ministre pendant trois ans, mais n’a jamais été autorisé à se porter candidat à une élection présidentielle.

En plus de leur aura et charisme individuels, les infortunes de chacun des trois hommes politiques principaux de notre pays pourraient justifier leurs attentes et aspirations relatives à la gestion de la Côte d’Ivoire au plus haut niveau de l’Etat, à l’issue des élections qu’il faudrait un jour ou l’autre organiser. Il faut convenir que MM. Bédié, Gbagbo et Ouattara doivent, ensemble, se soumettre au verdict des urnes dans le cadre d’un scrutin présidentiel  honnête pour que des comptes politiques soient soldés en vue de relancer le pays sur de nouvelles bases. Cependant, aucun d’eux ne doit se croire être pourvu d’un droit de vie ou de mort sur la Côte d’Ivoire et ses habitants. La gestion d’un pays qui se dit démocratique est conférée par des élections à intervalles réguliers.

En allant à des élections, on se soumet au verdict de ses concitoyens. On a, de ce fait, autant de chance de gagner que de perdre. Le pouvoir issu des urnes n’est pas  un pouvoir à vie ; il ne donne pas lieu à un droit de propriété d’un individu ou d’un groupe d’individus sur un peuple. En principe, nul n’est prédestiné à l’exercice du pouvoir politique dans un régime démocratique de type républicain. C’est le pouvoir de la majorité d’une population, qui le confie à un homme ou à une femme pendant un moment donné, pour le reprendre par le jeu des élections et le céder à quelqu’un d’autre, en vue de l’exercer à sa place en un laps de temps. 

Ici et maintenant, il n’est point question du pouvoir de M. Gbagbo que ses partisans-courtisans doivent tout faire pour préserver, même en empêchant que des élections se tiennent ou en truquant celles-ci, si elles étaient organisées. Il ne s’agit pas non plus pour les militants du PDCI-RDA de penser que le pouvoir politique en Côte d’Ivoire est la propriété privée ou le don naturel fait à leur parti que seul leur leader a le droit d’exercer. Les sympathisants et supporteurs de M. Ouattara doivent, quant à eux, se convaincre que leur leader n’accédera au pouvoir que si la majorité des Ivoiriens le veut et qu’il n’est écrit nulle part qu’il est nécessairement né pour être président de la République de Côte d’Ivoire.

Il faudrait que les différentes chapelles politiques ivoiriennes fassent toutes de l’urgence de la sortie de la situation actuelle de non-droit de notre pays leur priorité et contribuent, avec vigueur mais dans la modération, à impulser un état d’apaisement propice à la conduite des élections. Pour le réussir, elles doivent toutes s’engager à faire des campagnes électorales studieuses, mais tolérantes, dans un esprit de fraternité.

En Afrique orientale, la tragédie kenyane n’a pas encore livré tous ses secrets. Le compromis auquel les deux leaders politiques du pays et leurs partisans sont convenus est seulement en train de se matérialiser. Ce drame mettra certainement du temps avant d’être exorcisé.

En Afrique australe, le Zimbabwe n’est plus ce pays dont l’histoire de la libération se confondant avec l’histoire personnelle de son président me fait revivre mes souvenirs d’étudiant marqués par une conférence d’un certain Laurent Gbagbo en avril 1980 sur le Campus universitaire de Cocody. Aujourd’hui, nous sommes tous hantés par l’attente des résultats d’une élection présidentielle dans ce pays, ce qui est de nature à produire toutes sortes d’atrocités. Tout ceci pour une chose : confisquer le pouvoir ou l’arracher de force. Le vaillant peuple zimbabwéen est ainsi mis sur l’autel des ambitions politiques de ses élites. 

Les exemples kenyan et zimbabwéen ont-ils une portée  dans ce qui est en train de se tramer en Côte d’Ivoire ? Seraient-ils suffisamment édifiants pour que les leaders politiques ivoiriens en tirent les leçons qui s’imposent ? Quel drame la Côte d’Ivoire devrait-elle encore vivre pour que l’on puisse y conduire des élections honnêtes, régulières que nul ne pourrait prétendre gagner à l’avance ou contester ? Aurons-nous un président élu démocratiquement et reconnu comme le vainqueur des prochaines joutes électorales par ses adversaires ? Mon doute demeure, hélas, et mon espoir d’une renaissance ivoirienne s’éloigne chaque jour davantage.

Emmanuel Y. Boussou

Etats-Unis, le 19 avril 2008

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03 octobre 2007

Des décombres de la scène politique ivoirienne

 

Lettre ouverte à M. Pascal Affi N’Guessan, président du Front populaire ivoirien

Cher Aîné, Monsieur le Président,  « Débarrassez la scène politique ivoirienne de toutes ses décombres » ! Telle est la consigne que vous auriez donnée, en votre qualité de président du Front populaire ivoirien et directeur de campagne du candidat Laurent Gbagbo, à un groupe de femmes ivoiriennes organisées en mouvement de soutien à votre action. Ce fut au cours d’un meeting, le samedi 29 septembre 2007, à la Place Ficgayo de Yopougon, dans l’antre des «Jeunes Patriotes».  J’ai lu le compte-rendu de cet événement dans Notre Voie, n° 2798 du 1er octobre 2007.

Par décombres, vous faisiez inéluctablement allusion aux leaders politiques des partis d’opposition, principalement à MM. Henri Konan Bédié et Alassane Dramane Ouattara, respectivement présidents du PDCI et du RDR. Moins que les programmes de ces deux hommes ou leurs bilans antérieurs à la tête de l’Etat, vous faisiez allusion à leur longévité politique et à leur âge.  

Sur le mot décombres, je voudrais, avec vous, jeter un regard critique et, ensuite, faire quelques commentaires. Je tiens à préciser que je n’ai nullement l’intention de m’ériger en censeur de la scène politique ivoirienne ou en porte-parole des leaders politiques cibles de vos piques et philippiques. J’interviens ici en qualité de citoyen ivoirien ordinaire soucieux de la paix civile dans notre pays.

Le Petit Robert situe l’origine du mot décombres en 1611. Il le définit en ces termes : «amas de matériaux provenant d’un édifice détruit». A ce mot, le Petit Robert rattache gravats et ruines.

Le Littré associe au vocable décombres l’idée de «matériaux brisés qui demeurent après qu’un bâtiment est démoli».  C’est aussi, selon le Littré,  des «terres et graviers qu’on tire de dessus une carrière pour aller jusqu’à la bonne couche». Plus explicitement, le Littré indique que les décombres sont l’amas de matériaux d’un édifice qu’on a démoli ou qui s’est écroulé, amas toujours destiné à être enlevé ; alors que  les ruines sont les restes d’un édifice que le temps a endommagé, restes abandonnés à eux-mêmes ou respectés comme monument.

   Comme on le voit, les acceptions du mot décombres renvoient à un certain nombre de réalités. Ce mot fait penser à rebuts, à vestiges, à détritus, à déchets, à ordures. Il réfère à ce qui est appelé chez les Akan, et précisément les Baoulé, «Houphouët», c’est-à-dire les immondices. Il s’agit de ce qui est gâté, pourri, avarié, qui ne sert plus à rien et doit être jeté à «Houphouësou» ; dans la terminologie d’aujourd’hui, on parlerait de ce qui va à la Décharge d’Akouédo, lieu où les déchets toxiques furent déchargés en août 2006.    

Ce mot porte une charge dépréciative. La symbolique qu’il suggère est foncièrement négative. Il traduit le dédain, le mépris, l’arrogance. Prononcé dans un cadre de délire collectif comme la Place Ficgayo de Yopougon, son effet est démultiplié et devient, dans l’oreille de gens chroniquement abreuvés à la propagande et à l’intoxication, la graine de la haine, pour ne pas dire le vecteur de la violence.

Votre discours de Yopougon fait peur. Il fait penser à une certaine adresse à Daloa, il y a quelques années, au cours de laquelle vous aviez traité l’ancien président de pneu réchappé. En août dernier, vous aviez parcouru la région d’origine de M. Bédié, ce terroir qui est aussi le vôtre, pour le traiter encore de reliques, contre toute règle de bienséance et de tradition ivoirienne. Ce discours et les précédents traduisent votre intention de voir les partis politiques ivoiriens de l’opposition et leurs leaders, principalement le PDCI et M. Bédié, enterrés. Votre dessein est de réduire le PDCI et le RDR en vestiges de l’Histoire, plutôt que de les affronter dans un jeu politique régulier, ce qui exige un minimum de civilité, d’honnêteté et de tolérance.    

Devant l’agressivité de votre discours à l’endroit des leaders de l’opposition, face à votre récurrente association de vos adversaires politiques à un passé que vous vous efforcez de noircir en vue de les tuer mentalement, pour ne pas dire physiquement, je voudrais, en ma qualité de votre cadet, vous interpeller.

En vous, je voudrais interpeller le Grand Frère, l'Aîné, l'homme  sage et pondéré, doté de la haute conscience des valeurs du terroir que sont le respect de l’âge, la courtoisie envers son adversaire, l’acceptation de la différence de l’autre par rapport à soi. Je voudrais vous interpeller parce que je ne doute pas que vous êtes un homme bon, un cadre compétent, un politique averti. Je sais que vous vous êtes laissé induire en erreur pour croire que la politique est une scène de théâtre, un jeu ou tout est permis, pourvu qu’on gagne.

N’êtes-vous pas l'auteur de cette formule honteuse : « On gagne ou on gagne » ? Je voudrais, cependant, vous passer ce mot de Michel Noir prononcé en 1988, à la veille de l’élection présidentielle française, à l’adresse de ses amis de la Droite qui lorgnaient du côté du Front national : « Mieux vaut perdre l’élection que de perdre son âme ».  

Cher Aîné, Monsieur le Président, n’essayez pas de changer votre nature ; ne portez pas le masque de la politique de la haine, de l’invective gratuite ou de la surenchère. Ne perdez pas le sens de la dignité. Vous dirigez l’un des trois grands partis politiques de Côte d’Ivoire. Cela exige de vous un comportement de responsabilité. Il ne faudrait pas que la chienlit s’installe dans notre pays avec vous comme précurseur ou éclaireur.

Hier, Premier-Ministre, vous aviez demandé une trêve sociale. Aujourd’hui, à la suite de la signature de l’Accord de Ouagadougou, le chef de l’Etat a exigé de toute la Nation un comportement empreint de retenue, de tolérance et de sagesse pour accompagner le processus de sortie de crise. Si la formation politique dont il est issu donne toujours dans l’invective, quel résultat obtiendra-t-il de l’opposition ?

Cher Aîné, Monsieur le président, n’est-il pas possible de faire la politique sans animosité dans notre pays ? Pourquoi ne pas vous intéresser qu’aux programmes de vos adversaires, ce qu’ils ont fait et promettent de faire, ce qui vous paraît impossible de réaliser de leur part, mais surtout ce que vous avez fait et comptez faire et le poids de votre bilan qui justifierait un autre mandat des Ivoiriens en votre faveur ?

Je vous écris de loin, des Etats-Unis et vous apprends que vos positions ne font pas honneur à notre pays. Les  échos que j’en reçois de certains compatriotes et amis de notre pays sont négatifs. Les différents fronts que vous êtes en train d’ouvrir ne nous éloignent pas du spectre de la violence politique.

Cher Aîné, Monsieur le Président, quels que soient leurs âges, leur bilans ou leurs programmes, les leaders et formations politiques de l’opposition ne sont pas les décombres de la scène politique ivoirienne.

 

Les vestiges du jeu politique ivoirien sont notre incapacité de nous accepter, notre propension à vouloir toujours avoir raison, sur tout et contre tous. Les rebuts de la politique sont la manipulation, le mensonge, la roublardise. Les immondices de la politique ivoirienne, qui doivent être à jamais incinérés, sont la prédation de l’économie, l’instrumentalisation  de l’école à des fins politiques, la dépravation de la jeunesse, les abus de pouvoir.  Les ordures et la crasse de l’espace public ivoirien résident dans l’intolérance, la politisation du judiciaire, la violation des droits humains, les assassinats politiques, l’impunité.   

Cher Aîné, Monsieur le président, veuillez, s’il vous plaît, jouer pleinement votre rôle de leader politique en vue de désenvoûter l’espace public ivoirien de la haine et de la violence, et en faire un cadre promoteur de l’excellence pour les jeunes générations.

Emmanuel Y. Boussou

Etats-Unis, le 2 octobre 2007

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23 juin 2007

Bravo M. le Président, mais, encore un effort !

Monsieur le Président, je vous écris cette énième lettre ouverte pour émettre mon opinion, celle d’un simple citoyen ivoirien, sur trois points au cœur de la vie publique de notre pays. Il s’agit de l’Accord de Ouagadougou, des troubles dans les partis d’opposition et des futures échéances électorales censées fermer la parenthèse honteuse de la crise ivoirienne.

A propos du Dialogue direct engagé sous votre impulsion et qui a donné lieu à l’Accord de Ouagadougou, je voudrais, en toute sincérité, vous adresser mes vives félicitations. Dans un des mes récents écrits, j’avais émis des doutes sur l’aboutissement d’une telle initiative, au moment où vous en aviez esquissé l’idée. Ce n’était point par cynisme ou par pessimisme que j’avais exprimé ces doutes, mais par réalisme et par expérience des volte-face observées de part et d’autre des protagonistes du conflit, depuis septembre 2002. Pour le moment, vous et vos adversaires de la rébellion donnez l’impression d’avoir pris une option ferme en faveur de la paix dans notre pays. Je vous en félicite et vous encourage à poser, chaque jour davantage, les jalons de la construction de la paix. Continuez dans cette voie. Elle est la plus lumineuse et la plus porteuse d’espoir qui soit !

La quête de la paix est une œuvre pénible, exténuante, mais exaltante. Elle requiert la dextérité, la patience et la tolérance. Bien que la paix se fasse généralement à deux, elle s’entreprend d’abord en soi, avec soi et sur soi. Pour faire la paix avec les autres, il faut être en paix avec soi-même. C’est, en réalité, la paix en soi qu’on extériorise, transmet ou étend à l’autre. Ainsi se fait-on un partenaire emporté par l’élan de la paix, qui se trouve, à son tour, en paix avec lui-même, pour que la symbolique, mais aussi le rituel et le procès de l’acte exprimant l’adhésion à la dynamique de la paix, puissent se mettre concrètement en mouvement.

Monsieur le Président, engager un processus politique en faveur de la paix exige une action de sublimation. Il faut, pour réussir, aimer aujourd’hui ce qu’on a maudit hier ; il faut adorer ce qu’on a abhorré, faire renaître de ses cendres ce qu’on a brûlé. Pour tout dire, cela ressemble bien, s’il n’en est pas un, à  un acte de courage, d’honneur, de cœur. Il s’agit de faire preuve d’humilié. C’est pourquoi je tiens à vous féliciter. Merci Monsieur le Président, de percevoir, dans la nécessité d’aller à la paix dans notre pays, la survie de la Côte d’Ivoire, le devenir de ses peuples, la cohésion de ses populations.

        

Le deuxième point de ma lettre porte sur les remous dans les partis d’opposition, principalement le Rassemblement des Républicains (RDR) et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI).  Les départs en cascade de cadres de ces partis, surtout du RDR, pour rejoindre votre famille politique (le Front populaire ivoirien-FPI) ou pour créer des mouvements satellites dans le prolongement de la « galaxie patriotique » ne m’émeuvent pas. D’ailleurs, je trouve qu’en vous en amputant l’entière responsabilité, vos adversaires vous font un mauvais procès. La politique, vous en convenez avec moi, n’est pas un jeu d’enfant.

Il est vrai, vos opposants et une partie de la presse nationale font état de situations qui seraient, à leur avis, des cas d’achat de conscience. Leurs assertions trouvent pour fondement cette déclaration que vous auriez faite : « Si je savais qu’il était aussi facile d’acheter des hommes, je n’aurais pas investi dans l’armement ».  A mon sens, l’achat de conscience est autant abominable que la répression sanglante de manifestations d’opposants. C’est une violation caractérisée de la dignité humaine, tant elle réduit l’adhésion d’un homme ou d’une femme au projet d’un acteur politique à une valeur marchande. C’est le summum de la corruption. Cependant, je me demande s’il est approprié de parler d’achat de conscience à propos de transhumants politiques. Ont-ils encore une conscience ? E si c’est le cas, ne dit-on pas qu’un esclavage volontairement consenti laisse d’en être un ?

Mais, dans le cas d’espèce, on ne saurait mettre en relief le seul facteur argent. Les partis d’opposition doivent faire leur propre autocritique, définir de nouvelles stratégies, convaincre de la pertinence de leurs programmes. Ils doivent également se montrer ingénieux, faire preuve de générosité et de clairvoyance dans la quête de la paix. N’étant pas au pouvoir, ils ont une marge de manœuvre, subissent moins de pression, que vous et votre entourage. De plus, la gestion de cette crise est autant de leur responsabilité que de la vôtre, bien que vous en soyez le premier comptable.

Je ne saurais vous blâmer, si j’apprenais que, par quel que artifice que ce soit, vous aviez réussi à convaincre MM. Bédié et Ouattara de déserter leurs partis au profit du vôtre ! Je mettrais cela sur le compte de votre maestria. Après tout, la transhumance politique est une pratique ancrée dans nos traditions politiques. Elle est, en outre, moins dangereuse que la guerre, même si les deux prennent leur source dans les faiblesses humaines. Par ailleurs, les deux principaux partis de l’opposition ne peuvent affirmer qu’ils n’ont jamais suscité de départs du FPI pour remplir leurs rangs.                    

Pour parler des prochaines consultations électorales, je voudrais faire allusion à une séquence vidéo de la RTI  disponible sur l’Internet, grâce au portail Abidjan.net : Vous auriez dit, le 17 juin dernier, devant les populations de Dioulabougou, à Gagnoa, à peu près ceci : il a y a un catalogue d’actions à engager avant d’aboutir aux élections. Le moment venu, je viendrai vous dire que je vais aux élections, aidez-moi ; mais actuellement, je vous demande de m’aider à faire la paix. Ces deux bouts de phrases simples sont, à mon humble avis, la tenue la mieux indiquée, la position la plus appropriée, le mot le plus juste et le plus sage, d’un chef d’Etat, pour sortir son pays d’un état de belligérance ou de crise larvée, afin de le conduire à la réconciliation des cœurs et des esprits.

Il y a, en effet, un temps pour tout. On ne fait pas la paix avec un objectif de conservation ou de confiscation de pouvoir. La paix exige un état d’esprit, implique une dynamique et définit une logique, qui s’accommode difficilement d’impératifs de conquête ou de maintien de pouvoir. En d’autres mots, il faut impulser la réconciliation, construire la paix, avant de penser au fauteuil présidentiel. 

Monsieur le Président, depuis mars 2007, l’horizon semble se clarifier dans le ciel brumeux de la vie publique de notre pays. Il se dégage une volonté d’aller réellement à la paix, de votre côté comme de celui de vos anciens amis qui ont pris les armes contre votre régime. Si rien n’indique encore que des élections seront organisées dans notre pays l’année prochaine, il existe aujourd’hui un environnement favorable à la réconciliation qui faisait défaut hier. C’est à vous qu’on le doit !

Avant de conclure cette lettre, je voudrais, tout modestement, vous suggérer d’être persévérant dans l’effort. Je voudrais aussi revenir sur certains points évoqués dans mes messages précédents, principalement ceux relatifs aux conditions de transparence et de crédibilité des prochaines élections, si elles ont lieu.

L’une des raisons de pérennisation de la crise réside dans l’enjeu principal du conflit, c’est-à-dire le pouvoir politique. En effet, si l’objectif des rebelles était la prise de force de votre pouvoir, la logique de préservation et de confiscation de ce pouvoir par votre entourage ne pouvait vous permettre d’engager, dans la sérénité, des stratégies de gestion de la crise. Passés les premiers moments de convulsion, une fois l’échec du coup d’Etat consommé, il aurait fallu vous détacher de la hantise de la perte du fauteuil présidentiel, pour ne percevoir que la nécessite de conduire notre pays à la paix et à la réconciliation, comme préalables de nouvelles élections qui seraient moins calamiteuses que celles d’octobre 2000.

Ceci suggère l’abandon de l’idée véhiculée par une formule lapidaire bien connue des dirigeants de votre parti : « On gagne ou on gagne ». N’entrevoir des élections que celles qu’on est assuré de rempoter prédispose à la fraude. Il faut absolument se départir de l’idée qu’une élection se gagne avant son organisation et par des manœuvres qui n’ont rien à avoir avec la volonté populaire. Dans l’état mental actuel de la Nation au sortir de cette crise, une victoire au forceps, à l’issue des prochaines consultations électorales, ne passerait pas comme une lettre à la poste. Le vainqueur d’un scrutin entaché de fraude sera, par peur d’une tentative de renversement de son régime, tenté de gérer le pays dans la terreur, avec tous les risques que cela comporte. De plus, des élections truquées nous conduiraient inéluctablement à une autre rébellion.

Monsieur le Président, lorsque le moment d’aller aux élections viendra, organisez-vous pour mener une campagne studieuse, vigoureuse, mais civilisée. Faites usage de tous les moyens autorisés par la loi. Mais, faites-le dans le respect de vos adversaires, sur la base de votre projet pour la construction de notre pays. Si, après tout, la majorité des citoyens de notre pays ne veut pas vous accorder son suffrage, ne vous accrochez pas au pouvoir, rendez le tablier ! Si vous êtes élu à l’issue d’un scrutin régulier, honnête et transparent, personne n’aura de raison valable pour contester votre victoire et la légitimité de votre pouvoir.

Emmanuel Y. Boussou

Etats-Unis, le 22 juin 2007                        

   

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03 mars 2007

Chacun de nous passera, tous nous trépasserons, seule la Côte d'Ivoire demeurera

Je voudrais m’adresser ici à mes sœurs et frères militants du Front populaire ivoirien (FPI) et aux admirateurs du président Laurent Gbagbo qui n’osent pas s’afficher comme membres de son parti. Je voudrais leur parler en toute liberté, mais du fond du cœur. Je le fais à partir de ce qu’ils considèrent comme une contention qu’ils auraient avec moi, suite à mes écrits précédents au chef de l’Etat.

 

Je voudrais dire, d’entrée, que la liberté de m’exprimer sur la vie publique ivoirienne, que je revendique, échoit à tout citoyen ivoirien. Par conséquent, je n’entrevois nullement un débat sur le principe du droit des partisans de M. Laurent Gbagbo d’être en désaccord avec les positions que je défends ou de me porter la contradiction, s’ils le veulent, sur des questions de fond.

 

Ce que je voudrais dénoncer a trait à la propension de certains séides du chef de l’Etat de se comporter en sicaires pour porter le glaive à tout Ivoirien ayant des vues contraires à celles de leur maître sur la conduite des affaires de l’Etat ivoirien. Cela est dangereux, car symptomatique de la pensée unique et de pratiques dictatoriales.

 

Il est d’évidence que je ne demande pas aux femmes et hommes de pouvoir et leurs ouailles de me choyer, de me cajoler ou de m’encenser. Par ailleurs, je ne suis pas naïf pour croire qu’exposer des points de vue sur des trames de lutte pour la quête, la conquête ou la conservation du pouvoir au détriment de la recherche de la paix et de la cohésion nationale me vaille des fleurs.

 

Que ceux qui ne conçoivent pas la République en dehors de leur mainmise sur tous les appareils d’Etat ou de la préservation du pouvoir d’un clan ressentent des urticaires à la lecture d’écrits bousculant leurs certitudes est d’importance mineure. Ce qui est, cependant, préoccupant, c’est leur intention de réduire au silence ceux qui ne pensent pas comme eux. Contre le terrorisme intellectuel et la violence physique et verbale pour imposer l’autocensure, j’exige, pour tout Ivoirien, la latitude de se prononcer sur la gestion des affaires de son pays. En effet, « sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur » (Beaumarchais, dans le Mariage de Figaro). 

 

Comme Tiburce Koffi, Venance Konan, Denis Kah Zion et bien d’autres Ivoiriens, j’ai une appréciation de la gestion de la crise, dans notre pays, qui ne s’inscrit pas dans le schéma de la propagande de lutte de libération nationale conçu par le pouvoir ivoirien, véhiculé et exécuté par des réseaux internes et externes. Il est vrai qu’au début de ce conflit, j’avais fait écho à ce discours dans mes écrits, étant donné que l’attaque armée était partie de l’extérieur.

 

Mais, au fur et à mesure que le leadership de la rébellion se dévoilait et précisait ses revendications, suite aux premières difficultés de mise en application des accords de Linas-Marcoussis, tenant compte de la boucherie de mars 2004 et des errements de novembre 2004, je me suis fait une idée beaucoup plus précise des enjeux de la crise. Ces enjeux sont, à mon avis, le pouvoir et les convulsions sociales entretenues par les chapelles politiques et les structures satellites érigées au sein de la société civile pour sa conquête et sa gestion au profit d’un clan. De mon point de vue, les déterminants du conflit sont essentiellement endogènes.

 

Oui, tout porte sur ce pouvoir et les prébendes qui s’y rattachent, dont des liasses de billets de banque qu’on négocie, en catimini, avec des pollueurs de la Côte d’Ivoire et assassins des Ivoiriens, pour certainement étouffer la vérité concernant les complicités internes. Ce pouvoir pour lequel on fait usage du mensonge et de la roublardise, on élimine physiquement tous ceux qui gênent et on pousse la Côte d’Ivoire dans un abîme total. Ce pouvoir qui enivre, rend aveugle et fou ; ce pouvoir qui est éminemment important pour qui le tient. Ce pouvoir qu’il faut arracher à tout prix et conserver par tous les moyens. Ce pouvoir qui ne se partage point, ne se cède jamais. Ce pouvoir qui se prend de force, de hautes luttes. Ce pouvoir qui est de valeur étalon ou valeur cardinale.   

 

N’étant pas un homme de pouvoir, je ne saurais fermer les yeux sur le drame que vit notre pays par les effets mortifères de la lutte pour et au nom du pouvoir. N’étant pas dans les compromissions qu’impose la logique de pouvoir, appelée aussi raison d’Etat, je ne connais pas la langue de bois. Face au désarroi, à la désolation et au tourment des populations ivoiriennes, l’acquisition ou la conservation d’un pouvoir par un clan ou un autre importe peu. Arriver à la paix entre les filles et fils d’une même Nation me semble plus important que tout.      

 

Pendant les trois derniers mois de l’an 2006, j’ai écrit quatre textes publiés sur le portail Abidjan.net. Deux de ces écrits ont concomitamment paru dans Le Nouveau Réveil.  La publication de ces textes m’a valu toutes sortes d’avanies, d’injures, de grossièretés, sur lesquelles je ne voudrais pas revenir ici. Ce que je voudrais noter porte sur l’inanité, la fatuité et la vanité de l’agressivité, des intimidations et des menaces dans le débat d’idées, surtout lorsqu’il s’agit de questions relatives à la vie publique d’un pays.

 

Ceux qui ne comprennent rien à ce que j’écris aujourd’hui peuvent, à satiété, m’insulter, si cela leur procure un tant soit peu de réconfort et leur donne la certitude d’une certaine puissance. Ils seraient portés à m’agresser physiquement ou à tenter de me nuire que cela n’altérerait en rien mes convictions. Demain, avec du recul, j’espère que certains d’entre eux réaliseront que la vérité et la raison ne sont pas plus à eux qu’à moi et que l’amour de la patrie est à nous tous, même si nous l’exprimons différemment.

 

L’ampleur du pourrissement de notre pays dépasse des circonspections d’ordre sentimental, d’état d’âme, de soutien aveugle à une coterie. A mon sens, ce qui prime n’est point relatif à un cas d’orgueil. Il ne s’agit nullement de prévenances à un leader ou de la préservation des rentes d’un clan.

 

Il est question de la survie d’une Nation, celle qui est prise en otage par un groupe de femmes et d’hommes, pour assouvir leurs intérêts égoïstes sous prétexte qu’ils livrent une guerre de libération à un pays, à ses dirigeants et à ses hommes d’affaires à qui ils cèdent pourtant tout pour se maintenir dans le lucre du pouvoir. Il s’agit essentiellement de sortir la Côte d’Ivoire des griffes de la rébellion et de tout autre groupe de prédateurs pour la désenvoûter du mensonge, de la mystification et de la haine, afin de l’engager dans un processus de reconstruction nationale. 

 

La Côte d’Ivoire, notre patrie, n’est plus celle qu’elle était en 1999, ou même en 2000. Que dire de ce que nous voyons depuis septembre 2002 ? Le même pays, une aire géographique identique, ce cadre physique et humain, creuset, jadis, d’un génie certain d’intégration, s’offre à notre observation. Mais, la Côte d’Ivoire apparaît, aujourd’hui, sous le prisme des balafres de la rébellion.

 

Notre commune Maison Ivoire est marquée par les scarifications de la lutte armée ; le  pays est à jamais rongé par la haine, détruit par des intrigues politiciennes sans fin. Il est froissé, fissuré, déchiré. De par la faute de ses filles et fils, notre patrie est défigurée. Les ambitions politiques et le lucre du pouvoir on rendu la Côte d’Ivoire méconnaissable. Mais, en dehors du pouvoir, quels sont les enjeux des luttes qui ont cours dans notre pays depuis la mort du président Houphouët-Boigny ? Quel degré faudrait-il que la décrépitude de notre commune Maison atteigne pour nous interpeller et susciter en nous un sursaut d’orgueil ? 

 

Hier, certains de mes sœurs et frères, militants du RDR, exerçaient des actes de vandalisme sur mon véhicule garé au pied de l’immeuble de l’un des leurs, à qui je rendais visite, dans le Bronx, à New York, parce qu’ils m’auraient entendu m’exprimer dans ma langue maternelle avec mon fils en descendant de la voiture. D’aucuns me laissaient des menaces dans mon répondeur automatique. D’autres voulaient me lyncher, au cours de leurs manifestations, dans les rues de Manhattan.

 

Pendant le premier trimestre de l’an 2004, un militant du FPI, que je considère comme un ami de toujours, m’appela pour me dire ceci : « C’est toi qui suggères, dans tes écrits, aux autorités ivoiriennes de laisser Alassane Ouattara se présenter à l’élection présidentielle. Je te préviens, si tu mets les pieds en Côte d’Ivoire, tu seras buté ». Cette menace n’a en rien modulé la teneur et le rythme de mes contributions aux discussions sur notre pays, encore moins la fréquence de mes visites sur la terre de nos ancêtres.     

 

En 1999, des responsables du RDR ont écrit, à mon employeur, pour se plaindre de mes prises de position sur la vie publique ivoirienne, qui n’étaient pas à leur goût, et exiger que je sois sanctionné. Aujourd’hui, ils me saluent, lorsque nous nous voyons, et nous rions, pour ne pas pleurer, de nos incompréhensions d’hier, sans acrimonie, sans rancune et sans haine. Nous savons que par nos positions antérieures, nous avons contribué à la destruction de notre commune Maison Ivoire, parce que nous avons été incapables de nous parler et de nous écouter. Avec les leçons que nous tirons de nos erreurs d’hier, nous arrivons à une conclusion partagée : la Côte d’Ivoire est toujours la même, quand bien même elle serait divisée en deux, et elle est à nous tous !

 

Un parti politique est construit sur un corpus d’idées exprimées sous la forme d’un programme s’appuyant sur une idéologie. Il est l’œuvre de femmes et d’hommes qui se constituent en mouvement pour conquérir le pouvoir et l’exercer au bénéfice de l’ensemble des habitants d’un pays. Si le pays, la Nation et l’Etat sont projetés et établis dans la durée, les femmes et hommes, ainsi que les instruments à leur service, à savoir les partis politiques et les programmes qu’ils conçoivent et exécutent, sont dans le mouvement. Ils passent, alors que la Nation reste. De fait, sublimer un leader politique, envisager son action comme une œuvre d’absolue valeur procède de la vanité. 

 

Nous savons qu’il n’est aucun leader politique qui soit éternel, comme aucune formation politique ne pourrait régenter la Côte d’Ivoire ad vitam eternam. Un parti politique est comme un être humain. Il naît, prospère et s’étiole. Quels que soient la force de son idéologie, la clairvoyance de son leadership, le degré de vitalité de ses militants, la pertinence de son programme, son action est inscrite dans le temps et ses vérités dans le relatif, point dans l’absolu. Un parti politique se forme en vue de participer à l’édification d’une Nation.

 

En ce qui nous concerne, tout passe, seule la Côte d’Ivoire demeure. Ceci suggère que les contradictions relatives à l’organisation et à l’animation de la vie publique de ce pays sortent du carcan des passions haineuses, du fétichisme clanique et de l’incantation démagogique pour se gérer dans la retenue, la générosité et l’humilité, avec, en prime, un esprit de fraternité, de tolérance et d’amour.     

 

 

Emmanuel Y. Boussou

Etats-Unis, le 1er mars 2007

 

 

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28 décembre 2006

La paix par la sagesse ou le fauteuil présidentiel par la force

Bonne Année, Monsieur le Chef de l’Etat !

Je voudrais commencer cette adresse, dans le respect de la tradition, en vous souhaitant une Bonne et Heureuse Année 2007. A votre  famille, à votre entourage, à vos partisans, je forme des vœux de bonheur, de réussite et de prospérité.

A vos adversaires politiques, à vos frères et sœurs de l’opposition ivoirienne,  à tous les Ivoiriens qui ont des convictions politiques divergentes des vôtres, j’exprime mes souhaits de bonne santé, de joie et de succès.

Que 2007 apporte l’entente, la concorde et la paix dans nos foyers, dans nos communautés, au sein de la grande Famille Ivoire ! Que 2007 soit une année qui nous incite à la sagesse, à la tolérance et à l’amour ! Que les douze prochains mois nous servent  à entrer en nous-mêmes, dans l’humilité, la candeur et l’honnêteté, pour situer nos responsabilités, sans faux-fuyant et sans nous décharger sur des boucs émissaires, dans la crise qui ronge notre patrie, afin d’en trouver la solution appropriée.

Je le souhaite vivement pour vous les politiques, pour tous les citoyens ivoiriens, ainsi que pour nos frères des autres pays qui vivent chez nous. Je le souhaite surtout pour vos thuriféraires, les plus zélés, ceux qui nourrissent le désir de me réduire au silence, comme ils l’ont fait avec Jean Hélène et Guy-André Kieffer. A ces démocrates d’un autre âge, j’adresse mes salutations fraternelles et mes vœux de Bonne et Heureuse Année 2007 !  

Je voudrais faire savoir à vos laudateurs qu’au-delà de nos désaccords, nous avons la Côte d’Ivoire en partage ; ils sont mes frères et soeurs. Que l’amour qu’ils nourrissent pour notre patrie soit plus fort que les urticaires qu’ils ressentent à la lecture de mes écrits. Qu’ils comprennent que l’attachement à notre patrie ne se mesure pas  et ne se limite pas à la dévotion à votre personne, à votre parti ou à votre action. Aimer la Côte d’Ivoire, c’est aimer d’abord les femmes et les hommes qui la composent, quelles que soient leur origine, leurs opinions politiques ou leurs convictions religieuses.

Aux injures de vos admirateurs à moi adressées suite à mes précédents articles, aux avanies qu’ils seront portés à proférer en lisant ces lignes, je ne dirai qu’une seule chose, avec regret du reste : comme les mauvaises herbes, qui poussent dans un champ laissé en jachère, les injures proviennent d’un esprit faible et inculte.

Je voudrais vous interpeller aujourd’hui sur quelques unes de vos relations, à la lumière de certaines de vos récentes déclarations que je trouve déroutantes. Je sais que vos relations sont votre jardin secret. De fait, elles n’intéressent personne ! Mais, étant donné que ces amitiés et inimitiés débordent sur la vie publique ivoirienne et s’expriment nécessairement sur le terrain politique, elles se soumettent à la sagacité et à la scrutation du citoyen ordinaire que je suis. Mais, avant de le faire, je voudrais revenir sur votre dernière proposition à la rébellion pour un dialogue avec elle, en guise de sortie de crise.

Je n’ai souvenance, dans nos contrées, de cas de conflits opposant deux individus qui, sans le concours d’une tierce personne, taisent volontairement leurs dissensions et vont à la paix. Vous savez bien que la palabre africaine, l’arbre à palabres, c’est principalement un rassemblement, une institution animée par une communauté, pour venir à bout de différends qui surgissent entre les membres de cette communauté. Bien plus, c’est un exercice d’exorcisme, de régulation sociale. Elle implique, en général, tout ce qu’un village a d’intelligence, de génie, de sagesse, mais surtout de tact, de circonspection, de dextérité. Ce n’est point une affaire entre deux personnes en conflit, qui sont, de toute façon, mues par des contrariétés et rongées par des antagonismes et autres aigreurs baignant dans un esprit de suspicion. Entre des gens qui s’affrontent, la seule règle qui vaille est celle du plus fort !

La crise qui consume notre patrie ne dure pas à cause de la multiplicité d’intermédiaires entre les parties en conflit, mais plutôt parce que nous ne nous engageons pas dans sa gestion de bonne foi. C’est vrai que les solutions jusque-là proposées ne nous ont pas permis de sortir de l’ornière. Mais, si la multiplicité d’intermédiaires ne contribue pas nécessairement à la résolution du conflit, elle n’en est pas, à mon avis, l’inhibiteur principal. D’ailleurs, c’est l’une après l’autre que des approches de sortie de crise sont proposées, avec notre accord et l’implication de différents facilitateurs. Si nous avions été capables d’arriver à un accord sincère à Lomé, il n’y aurait pas eu de Linas-Marcoussis !

Notre crise est projetée dans la durée du fait des acteurs principaux  qui sont votre camp, celui de la rébellion et accessoirement les formations politiques. Les blocages sont dus au fait qu’aucun des acteurs politiques majeurs de l’espace public ivoirien, y compris les formations politiques et principalement la vôtre, n’entrevoit la fin de la crise sans sa victoire en termes de contrôle de l’appareil d’Etat. Le slogan « on gagne ou on gagne » en est l’illustration parfaite. Par ailleurs, une économie de guerre s’est installée aussi bien en zone gouvernementale que dans l’antre de la rébellion avec les gains que cela suppose pour les uns et pour les autres sur la dépouille de notre patrie. Ce qu’il faut, c’est une volonté de tous d’aller à la paix, sans condition et sans calcul, en pensant à la Nation d’abord.

Comment pourriez-vous, en effet, arriver, avec la rébellion, à la paix sans intermédiaire, à quelle condition et à quel prix ? N’est-ce pas la voie de l’affrontement que vous essayez de rouvrir ? Votre approche ne constitue-t-elle pas une méthode dilatoire ou une manière de retarder la fin de la crise?  Pensez-vous que vous inspirez suffisamment confiance aux rebelles pour qu’ils s’engagent dans un dialogue direct avec vous afin d’arriver à une solution négociée au conflit ?

Pour revenir à vos relations, je voudrais vous prier de nous situer sur la portée de vos différends avec Guillaume Soro, le petit qui a grandi à votre ombre, et Louis-André Dacoury-Tabley, votre frère et ami d’enfance. Qu’est-ce qui a mal tourné entre vous pour que vous en arriviez à un conflit sanglant soldé par la déchirure de la Nation en deux ? Qu’est-ce qui vous a opposés hier, qui n’ait  pu être géré en fraternité, pour qu’on aboutisse à ce conflit honteux ? Et comment comptez-vous trouvez une solution, pour arracher le désarmement et conduire des élections en juillet 2007 ? Vos inimitiés auraient-elles disparu du jour au lendemain ?

En parlant de Soro et de Dacoury, il me vient à l’esprit les brouilles que vous avez eues avec des personnalités ayant joué un rôle primordial dans la vie du Front populaire ivoirien (FPI) et contribué, ainsi, à votre ascension  au sommet de l’Etat ivoirien. Il s’agit, entre autres, de : Anaky Kobena, Georges Coffie, Ali Kéita, Valère Guéi, Boniface Ouraga Obou, Charles Blé Blé. Certaines de ces personnalités ont créé des partis, quand d’autres ont rejoint une formation politique avec laquelle vous étiez en alliance avant le coup d’Etat de décembre 1999 : le Rassemblement des Républicains (RDR). Les ressentiments résultant de ces séparations ne se sont-ils pas, comme des ruisseaux, jetés à la rivière des griefs des tenants de la rébellion contre votre régime ?    

A propos du RDR, vous avez dit, il y a de cela quelques jours, que vous aviez contribué à sa création. Vous auriez renoncé de vous porter candidat à l’élection présidentielle d’octobre 1995 par solidarité avec le leader de ce parti, qui aurait été exclu de ce scrutin par le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Le boycott actif fut le résultat de cette action conjuguée avec le RDR au sein du Front républicain.

Qu’est-ce qui explique donc qu’au lendemain du coup d’Etat de 1999 qui, à vos dires, aurait été entrepris pour installer M. Ouattara au pouvoir, vous vous insurgiez contre un nombre trop élevé de postes ministériels accordés au RDR dans le gouvernement de la junte militaire ? Que dites-vous de ce dicton de chez nous : « on ne reçoit pas la part du lion au butin d’une battue à laquelle on n’a pas participé ».

Quelle logique motive votre abstention à l’élection présidentielle de 1995 et fonde votre participation au scrutin de 2000, les deux consultations électorales ayant été marquées par l’exclusion de votre allié du Front républicain ? Que dire du rejet de la candidature de M. Ouattara à l’élection législative de décembre 2000, au moment où vous êtes au pouvoir ? Avait-on besoin de soumettre les militants du RDR aux sévices que nous avons observés en octobre et décembre 2000 ? N’est-ce pas tout cela qui a servi aux rebelles de justifications de leurs forfaits ?  

Vous avez annoncé précédemment qu’entre M. Alassane Ouattara et vous, il n’y aurait aucune dissension. J’ose vous croire et espérer qu’il en soit de même avec tous les acteurs principaux de la vie publique ivoirienne, qui ne partagent pas votre vision de la gestion de  notre pays. D’ailleurs, l’un des vœux que je nourris, de manière candide, est de vous voir, dans une cérémonie solennelle, au cours de l’année 2007, tomber dans les bras de M. Ouattara, devant Guillaume Soro et Henri Konan Bédié, et ceci sous le regard de Charles Konan Banny.

Loin de relever du folklore habituel, une telle cérémonie vous donnerait l’occasion de nous prouver que rien ne vous oppose, sauf la différence d’approche de vos desseins pour notre pays. Cela voudrait dire que les dépits suscités par vos tumultueuses relations avec vos partenaires d’hier du FPI et du Front républicain auraient laissé place à l’idéal de construction d’une Nation ivoirienne solidaire, fraternelle et harmonieuse. Il serait, ainsi, question de nous prendre à témoin et d’affirmer que vous iriez, MM. Ouattara, Bédié et vous-même, aux élections en acceptant les résultats issus des urnes, qu’ils vous soient favorables ou défavorables. Et que chacun de vous consentirait à servir la Côte d’Ivoire, à quel que niveau que ce soit. A l’orée de la nouvelle année, je voudrais nourrir l’espoir de voir notre pays libéré d’antagonismes factices et farfelus portant sur des questions de gestion politique.

Vous avez dit une chose édifiante dans l’interview que vous avez accordée en novembre dernier à la station de télévision 3A Télésud et qui a été diffusée pendant le week-end de Noël 2006 : les propositions de sortie de crise faites dans le cadre de rencontres internationales viseraient, selon vous, à vous chasser du pouvoir. Contre cela, vous affirmez que vous résisterez. Ceci suppose que tant qu’une solution de sortie de crise ne comporte pas, comme finalité, votre maintien au pouvoir, vous la rejetteriez. Le contraire de votre logique voudrait que ceux qui contrôlent 60% du territoire national et qui disent avoir pris les armes pour votre départ ne déposent pas ces armes sans avoir obtenu gain de cause.

A ce jeu, notre pays demeurera ballotté entre votre lutte pour vous maintenir au pouvoir et la détermination de vos compagnons d’hier de vous en chasser. En clair, ni votre camp, ni celui de la rébellion, en solo ou en duo, ne pourrait conduire une transition devant aboutir à une sortie de crise dans notre pays. C’est la raison pour laquelle je reviens sur ma proposition relative à votre retrait de la transition.

Je n’ai nullement l’intention de vous demander de renoncer à vos charges de Chef de l’Etat. Je l’oserais que vos sicaires me trancheraient la gorge ! Il est plutôt question de votre mise en retrait de la transition pilotée par le Premier-Ministre. Il me semble, en effet, qu’entre, d’une part, votre interprétation de la Constitution pour justifier le plein exercice, de force, des charges présidentielles, et, d’autre part, la nécessité d’aller à la paix par la sagesse, il y a un choix à opérer.

   

Emmanuel Y. Boussou

Etats-Unis, 28 décembre 2006

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04 décembre 2006

Monsieur le Chef de l’Etat, la haine nous ronge et consume la Maison Ivoire

Je voudrais, dans la candeur, vous parler d'une chose banale, d'un sentiment naturel: la haine. Comme vous le savez, le contraire de la haine est l'amour, c'est pourquoi je l'évoquerai, de façon indirecte, dans ce texte.

Je le fais sur la base d’un constat : notre Maison Ivoire est envoûtée, gangrenée, intoxiquée par la haine. Elle a besoin d’être soumise à une séance d’exorcisme. Puisque vous estimez que les Ivoiriens doivent s’approprier les leviers de la résolution de la crise, je vous prends au mot en suggérant que nous commencions par un examen de conscience. Cela nous amènera certainement à situer nos responsabilités pour, ensuite, trouver des voies de solution au conflit qui déchire notre patrie.    

Je ne voudrais pas, cependant, verser dans une approche manichéenne des trames au cœur de la vie publique ivoirienne. En réalité, il existe, en chacun de nous, une dualité faite d’amour et de haine. Nous avons autant la possibilité de faire le bien, le pendant de l’amour, que le mal, sous l’impulsion de la haine. C’est ce choix que nous pouvons opérer, en toute circonstance, qui est le libre arbitre. La haine habite la même maison que l’amour. Cette maison est l’esprit de l’homme. En extrapolant, nous pouvons ramener cela à la Maison Ivoire, celle que nous avons en partage, vous et moi, avec nos compatriotes.

La haine prospère dans le mal et engendre le vice, alors que l’amour se nourrit de bien et magnifie la vertu. Ainsi, il existe, même en politique, une intelligence vertueuse, qu’on peut mettre au service d’un engagement, dans le renoncement, contrairement à la ruse qui, selon le concept de Nicolas machiavel, permet au prince de triompher par le jeu de manœuvres dans l’ultime but de conserver le pouvoir.    

La haine génère l’égoïsme et s’exprime, souvent, par l’arrogance ; l’amour libère la générosité et bonifie la charité, dans le sens le plus profond de ce terme. L’humilité est la fille de l’amour ; quant à l’orgueil, il résulte de la haine. La haine procède de