25 mai 2009
L’Etat doit être au service de toute la Côte-d’Ivoire*
Comment peut-on impulser, avec succès, une dynamique de réconciliation nationale sur la base des principes et de la pratique du jeu politique tels qu’il s’exécute actuellement en Côte-d’Ivoire ? Quels sont l’avantage et les leçons que la classe politique ivoirienne pourrait tirer de la crise que vit la Côte-d’Ivoire depuis septembre 2002 pour reconfigurer la praxis politique dans ce pays, en vue d’en faire un instrument de quête de la paix et de cadre permanent du « vivre-ensemble », c’est-à-dire de la convivialité citoyenne ?
L’Etat devrait, par-dessus tout, se concevoir, s’organiser et s’exprimer comme un espace d’ouverture, d’intégration et d’inclusion. Les dispositions constitutionnelles portant sur les principes fondateurs de l’Etat de Côte-d’Ivoire sont, à ce propos, précises. Elles suggèrent un élan de cohésion favorable à l’effort de construction d’une nation unie et solidaire auquel la communauté nationale, dans son entièreté, est requise. L’article 30 de la Constitution s’énonce de la manière suivante : « la République de Côte-d’Ivoire est une et indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure à tous l’égalité devant la loi, sans distinction d’origine, de race, d’ethnie, de sexe et de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son principe est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple »[1].
Qu’elles proviennent des sphères les plus élevées de la direction du pays, du plus subalterne des agents des forces de police ou d’un simple fonctionnaire, les prestations de l’Etat doivent être au service de tous les citoyens. C’est en procédant de cette manière que les dirigeants de notre pays pourraient donner vie au principe du service de l’Etat, c’est-à-dire le service public, pour en faire un sacerdoce, un acte de désintéressement. Ainsi, la politique constituerait-elle pour l’élite politique le cadre et l’environnement pertinents de sa mise à la disposition et à l’écoute de la population, dans l’humilité. L’espace public et la praxis politique cesseraient, en définitive, d’être la voie permettant à un club fermé de se placer dans une position de domination vis-à-vis du reste de la communauté nationale.
L’Etat et les forces qui se définissent et s’expriment pour le soutenir et le traduire dans des actes concrets de la vie quotidienne devraient être mis au service de la communauté nationale dans son ensemble. Le service public n’a de sens que lorsque ceux qui incarnent l’Etat se montrent ouverts vis-à-vis de leurs concitoyens, sont mus par l’esprit de rassemblement et d’humilité, se mettent à l’écoute de la nation sans exclusive.
Comment pourrait-on, en effet, réaliser la réconciliation nationale si l’Etat est perçu ou se laisse percevoir comme un corps étant essentiellement actionné au profit d’une composante de la société nationale ou de quelques groupuscules seulement ? Comment peut-on faire converger les sensibilités et les énergies dans une synergie créatrice de paix et d’harmonie, si on ne s’engage fermement et sérieusement dans une logique et une dynamique de rassemblement ?
Le ton ici devrait venir de l’autorité suprême de l’Etat. Le chef de l’Etat est tout naturellement originaire d’un terroir ivoirien ; il est issu d’un parti. Il provient d’un sérail politique fait de compétences, de loyauté et de sensibilités. Mais, en accédant aux charges suprêmes de l’Etat, il devient le serviteur de toute la Nation ; il cesse d’appartenir à un parti politique, à une religion, à une région, à un groupe ethnique, pour embrasser, incarner et exprimer la pluralité et la diversité ivoiriennes.
Le pouvoir politique que le chef de l’Etat gère, c’est-à-dire la force publique qu’il détient entre ses mains, n’est pas pour son usage personnel, encore moins pour un groupe de citoyens uniquement, un parti politique, ses membres et sympathisants exclusivement ; mais au service de tous les citoyens ivoiriens, de toute la Côte-d’Ivoire, dans la nuance et la richesse de ses sensibilités. En devenant le président des Ivoiriens, il ne s’appartient plus ; il n’est plus le fils d’une région, mais de toutes les régions de Côte-d’Ivoire. Il n’est plus le chef d’un clan, mais de toute la nation ivoirienne.
S’il est nécessaire que le chef de l’Etat s’appuie sur une équipe solidaire, cohérente et homogène faite de personnes qui lui sont propres, il ne devrait pas, cependant, cesser d’élargir son horizon, de faire appel aux Ivoiriens sur la base de leur compétence et de leur loyauté vis-à-vis de la Côte-d’Ivoire, pour éviter d’être l’otage d’un groupe, d’une coterie, d’un clan. Sa parole doit être celle qui rassemble, sa voix celle qui harmonise, son ton celui qui conforte et rassure.
Le parti politique dont le chef de l’Etat est issu est bien sûr ce qu’on appel le parti au pouvoir. De fait, il constitue le creuset à travers lequel le candidat, qui est élu président de la République, a conçu un projet, muri une stratégie, en s’appuyant sur une équipe, pour accéder au pouvoir d’Etat. Mais, ce parti est avant tout une association privée, qui ne devrait pas être l’unique ou l’ultime passerelle pour tout Ivoirien devant assumer des responsabilités dans la gestion de l’Etat.
A la loyauté à une chapelle politique et à une cour ethnique, il faudrait préférer la compétence et la loyauté à la Côte-d’Ivoire dans la richesse de ses diversités et de ses sensibilités. Il y a, en effet, une nuance portant sur les méthodes d’accession au pouvoir et les voies de son exercice. Si un parti politique ne peut logiquement intégrer toute la nation ivoirienne, la gestion de l’Etat, dont le chef de l’Etat est le premier comptable, est une entreprise qui embrasse toutes les diversités, toutes les composantes et toutes les énergies ivoiriennes. Elle doit être, de ce fait inclusive et cohésive.
En réalité, ce ne sont pas les voix de militants d’un seul parti politique qui portent un homme ou une femme au pouvoir dans un véritable régime politique multipartite, mais celles de la majorité de l’électorat. De fait, la gestion des affaires publique d’un pays mu par une démocratie multipartite ne devrait être de l’apanage exclusif d’un seul mouvement politique, ses membres, ses partisans, car la République n’est pas faite uniquement d’un parti politique.
Les actions que le chef de l’Etat engage devraient transcender les clivages politiques et sociologiques que recèle le pays pour avoir une portée nationale. Dans son sillage, les organes de l’Etat devraient être marqués par l’esprit de rassemblement, plutôt que par l’esprit partisan ou l’exclusion. Tout dans son émanation devrait se déployer pour servir les Ivoiriens, point pour récompenser les uns, pour militantisme politique ou proximité ethnique ou pour punir les autres à cause de leurs opinions politiques ou leur origine.
S’il est logique que les militants du parti présidentiel, parce que provenant du sérail dont le ticket est avalisé par le suffrage populaire, occupent des fonctions gouvernementales principales, leur présence excessive et étouffante dans tous les appareils d’Etat, surtout par le jeu d’une chasse aux sorcières, fixe la vie publique dans un esprit de ressentiment, de rancœur et d’aigreur, ce qui prédispose à la vengeance, en cas d’alternance au sommet de l’Etat. Les grands corps de l’Etat devraient être gérés par des citoyens aux mérites reconnus, point au militantisme avéré !
En exerçant le pouvoir pour et avec toute la communauté nationale, l’autorité suprême du pays tend vers l’idéal d’harmonie, impulse l’effort de cohésion nationale et s’engage dans l’élan de rassemblement. La « géopolitique » est une vieille recette du président Félix Houphouët-Boigny. C’est aussi de cette manière que l’opposition sociologique entre l’autorité et le pouvoir politique, telle que dessinée par Robert Nisbet[2], devient une convergence. Cette convergence entre autorité et pouvoir détermine, à son tour, la légitimité. On pourrait ainsi dire, avec le même Félix Houphouët-Boigny, que hors de l’eau, le capitaine, poisson des rivières ivoiriennes, n’est rien.
Mais, la Côte-d’Ivoire d’Houphouët-Boigny est nécessairement et fondamentalement différente de celle d’aujourd’hui. Même dans cette nation qu’Houphouët-Boigny tentait de bâtir et d’impulser à partir de ce puzzle humain hérité de la colonisation, certaines des actions qu’il avait engagées avaient été perçues, à tort ou à raison, comme étant peu favorables à certaines composantes de la société nationale ivoirienne ou exclusivement avantageuses à des régions données.
Il faudrait, aujourd’hui, une approche nouvelle, sans nier les pesanteurs du passé. Dans cette nouvelle démarche, l’autorité suprême devrait donner le ton en opérant le choix des individus appelés à assumer de hautes fonctions dans l’administration nationale sur la base de la compétence et de l’intégrité, point selon un critère de proximité ethnique ou de militantisme politique.
Il faudrait éviter d’insinuer, par des attitudes et pratiques peu orthodoxes, que c’est une ethnie ou un groupe d’ethnies, plutôt qu’un président de tous les Ivoiriens et une équipe plurielle, qui sont au pouvoir. Il est souhaitable, pour le chef de l’exécutif, pour son entourage et pour toute la Nation d’entrevoir la République dans un esprit d’ouverture et d’inclusion, dans le respect des différentes configurations humaines et sociologiques de la Côte-d’Ivoire.
L’exécutif et son chef devraient apprécier la compétence des agents de l’Etat, au plus haut niveau, à travers leurs rendements effectifs dans les missions qui leur sont confiées et non dans le zèle parfois excessif dont ils font preuve vis-à-vis du chef de l’Etat, ce qui relève, pour la plupart d’entre eux, de la démagogie, en lieu et place d’une conviction politique véritable. Ceci s’observe aisément avec le foisonnement de transhumants politiques. Ne les a-t-on pas vus partir du PDCI-RDA, avec une pause au RDR, à l’UDPCI ou au PIT, pour certains, avant d’atterrir au FPI ? Resteront-ils dans le sillage du chef de l’Etat actuel, si celui-ci perdait le pouvoir ?
Pourquoi devrait-on, dans notre pays et ailleurs en Afrique, se fonder essentiellement sur le militantisme politique ou la proximité ethnique pour la désignation de cadres appelés à servir aux hautes charges de l’Etat ? Et pourquoi des Ivoiriens issus de chapelles politiques autres que celle du chef de l’Etat devraient-ils se sentir obligés de changer de tunique politique et de se montrer loyaux vis-à-vis du chef de l’exécutif et de son parti, plutôt que de la Côte-d’Ivoire, pour servir à des postes de responsabilité ? Pourquoi le respect de l’autorité du président de la République ne peut-il pas se concevoir et se distinguer d’un attachement obséquieux, pour ne pas dire indéfectible, à la personne qui l’incarne ?
On devrait pouvoir, en effet, se mettre au service de l’Etat, quel que soit le chef qui l’incarne, et garder ses convictions politiques, aussi critiques soient-elles vis-à-vis d’un dirigeant ou d’une chapelle politiques. Il n’est ni décent et juste pour le chef, ni digne et honnête pour le serviteur de l’Etat, de n’entrevoir toute collaboration utile que sur la base de l’allégeance servile ou du militantisme politique de façade. Le meilleur serviteur n’est pas nécessairement celui qui se laisse acheter la conscience pour s’enfermer dans la lâcheté et la démagogie, mais plutôt celui qui garde tous ses attributs d’homme ou de femme libre.
De manière générale, les Ivoiriens, l’exécutif en premier lieu, devraient rechercher et déceler, comme critère principal dans la désignation de cadres à des postes de responsabilité, la compétence, à l’inverse de l’origine, de l’ethnie ou du militantisme politique. Il faudrait que l’ethnie et le militantisme politique polarisent moins le choix de personnes appelées à assumer des responsabilités de gestion du pays. Il ne faudrait pas que l’origine ethnique ou les convictions politiques des uns et des autres soient un sauf-conduit ou une tare congénitale dans l’espace public ivoirien. Il est inadmissible que la citoyenneté ivoirienne pleine et entière, ainsi que les droits et devoirs y afférents, ne s’apprécient qu’en fonction du choix politique des individus ou de leur origine ethnique.
Un Ivoirien, une Ivoirienne, qu’il ou qu’elle soit d’Odienné, de Guitry, de Dimbokro, de Man ou d’Aboisso est un citoyen ou une citoyenne avec tous les droits et devoirs définis et garanties par les lois ivoiriennes. A ce titre, selon son mérite, son profil, ses compétences, il ou elle pourrait être affecté à des responsabilités à tous les niveaux de l’administration nationale et se mettre au service exclusif de la Côte-d’Ivoire. Il faudrait nous départir de l’idée qu’une personne nommée à des responsabilités ministérielles ou dans n’importe quelle position d’importance dans l’administration nationale l’est en fonction et pour sa région d’origine. Nous devons cesser de regarder dans le rétroviseur, si cela ne nous sert qu’à verser dans des récriminations, plutôt qu’à tirer des leçons pour baliser les voies nous menant à retrouver notre harmonie et notre concorde rompues.
Il ne sied point de nous conforter dans l’assertion selon laquelle ceux qui avaient dirigé le pays avant notre temps avaient fait pire que nous ! Nous construisons à partir de fondations, c’est-à-dire des actes positifs accomplis par nos devanciers. Nous ne pourrons pas bâtir des édifices solides, si nous nous laissons entraîner dans les erreurs commises par les autres. Parce qu’elle a l’avantage de tirer profit des erreurs de la génération précédente, la génération actuelle a un plus grand niveau de responsabilité. Elle a moins droit à l’erreur que ses devancières. La tâche des pionniers est toujours la plus ingrate, mais également celle qui est la plus excusable.
Dans les actes de la vie quotidienne, l’Etat, les appareils d’Etat et les structures qui en sont l’émanation doivent tendre vers les citoyens sans exclusive : le principe de l’égalité de tous les citoyens en droits et en devoirs est d’une valeur cardinale de la construction et du fonctionnement de la République. Ce principe, tout en prônant l’égalité, s’appuie sur une exigence morale : l’équité. L’égalité et l’équité se rencontrent dans la réalisation de l’équilibre et dans la quête de l’harmonie. L’équilibre et l’harmonie, comme valeurs, mais aussi comme principes régissant les rapports entre les individus et les peuples d’un pays, concourent à impulser une paix réelle et durable.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 4 mai 2009
*Ce texte est tiré d’un essai inédit sur la réconciliation nationale en Côte-d’Ivoire
[1] Constitution de Côte-d’Ivoire d’août 2000. Voir : http://fr.wikisource.org/wiki/Constitution_de_Côte_d%27Ivoire_du_23_juillet_2000
[2] Robert Nisbet, La tradition sociologique, Presses Universitaires de France, Paris, 1984, p. 19
24 avril 2009
Libération nationale ou luttes de pouvoir* ?
La problématique de l’identité nationale, dans le contexte ivoirien, fait écho ou s’achoppe sur celle de la libération nationale. Elle se construit dans un environnement factice, vicié et empoisonné par des tensions excessives, ce qui en fait ressortir des enjeux multiples et induit la confusion. Le Littré définit l’identité comme la qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne font qu’une. L’identité exprime également la conscience qu’une personne ou un groupe humain ont d’eux-mêmes.
De manière générale, le concept d’identité renvoie à une acception de contradiction, pour ne pas dire de dialectique : l’identité suggère une définition de soi, qui s’accomplit nécessairement dans le regard qu’on jette sur l’autre et le reflet de ce regard. Du point de vue sociologique, l’identité implique « l’en-groupe » et « le hors-groupe ». On se définit par rapport à un groupe auquel on se reconnaît et s’identifie, en opposition à un autre duquel on se différencie. Mais on a besoin également de la reconnaissance des éléments de « l’en-groupe » et du « hors-groupe » comme référents ou confirmations du sentiment de son identité.
Ramenés au contexte ivoirien, la notion d’identité et les enjeux qu’elle charrie peuvent être schématisés de la façon suivante : Il y a, d’une part, des groupes humains, des éléments de la société nationale, qui estiment qu’ils sont exclus de la vie nationale. Des soldats de l’Armée nationale, en rupture de ban avec leur hiérarchie, pourchassés hors des frontières nationales, ont pris des armes pour intégrer, de force, ceux qu’ils croyaient exclus, dans un espace qu’ils considèrent comme étant le leur, eux et des communautés dont ils se réclament et prétendent en être les justiciers.
D’autre part, il se trouve des groupes d’hommes et de femmes, au pouvoir ou en intelligence avec le pouvoir, qui affirment défendre les institutions républicaines ; ils pensent et disent que la Côte d’Ivoire fait l’objet d’un complot international et que les fils et filles du pays, qui ont pris des armes contre les autorités, seraient de connivence avec l’extérieur. En les affrontant, ils croient s’engager dans une lutte de libération nationale.
Il est vrai que depuis la signature de l’Accord politique de Ouagadougou entre les ex-belligérants, le ton a changé. La rigidité des positions défendues antérieurement a fait place à une modération et à un esprit de compromis qu’il faudrait saluer. D’ailleurs, les ex-belligérants sont devenus des co-gestionnaires de la crise. Au sein du camp présidentiel, on n’appelle plus les adversaires « rebelles » ou « assaillants », mais plutôt « Forces nouvelles », sauf lorsqu’on veut hausser, de manière sporadique, le ton pour demander le désarmement ici et maintenant. De l’autre côté, on ne conteste plus le pouvoir « illégitime » de M. Laurent Gbagbo. On ménage le président et les coups de gueule de seconds couteaux du mouvement rebelle lorsque la tension monte, n’ont pour cibles que quelques éléments de l’entourage du chef de l’Etat. Dans le camp présidentiel, les rôles sont également bien repartis, de sorte que les attaques contre le mouvement rebelle et la modération que cela suscite proviennent de voix certes dissonantes, mais plus ou moins éloignées du cœur du pouvoir.
La construction nationale et la libération nationale sont des thèmes de ralliement de l’intelligentsia africaine, qu’elle soit sur place dans des pays du continent ou expatriée. Ce sont également des points d’intérêt, de convergence et de sensibilité pour les élites de populations d’ascendance africaine aux Caraïbes et dans les Amériques. En Afrique, la construction de nations structurées à l’intérieur des Etats légués par le système colonial est une œuvre en mouvement. Elle s’accomplit, dans la plupart des pays, en contradiction ou en niant les survivances d’ensembles nationaux existant avant l’arrivée des Européens ou en feignant d’ignorer le substrat de sociétés traditionnelles africaines à partir duquel l’âme et l’esprit de la nouvelle nation devrait émerger. La vision qui conçoit et lance la construction nationale, le contenu qui lui est assigné et la méthodologie qui la porte à la matérialisation sont d’une importance capitale, si on ne veut en faire des slogans creux !
Y-a-t-il d’antinomie entre construction nationale et libération nationale ? Quel est le lien organique entre ces deux concepts et comment peuvent-ils s’articuler et servir de ciment en vue de la consolidation de la cohésion nationale dans notre pays ?
Pour construire de nouvelles nations des vestiges de l’Afrique traditionnelle précoloniale et à partir du legs colonial, il faudrait que les Africains se libèrent des chaînes d’un certain nombre de pesanteurs parmi lesquelles la résurgence d’une logique tribale ou ethnique réductrice et sectaire, mais aussi l’essence et les réminiscences de l’ordre colonial, le principe d’une société bâtie, organisée et mue au profit des intérêts de la métropole ou de l’extérieur.
Le système colonial, faudrait-il le rappeler, n’avait pas pour vocation de porter et de mettre à maturation un projet d’amélioration de la vie des peuples soumis. Les progrès dans l’histoire des peuples colonisés imputables à l’ordre colonial sont des effets induits de l’entreprise coloniale, point sa finalité. ‘La mission civilisatrice’ de la colonisation n’avait aucun dessein philanthropique, mais plutôt un ton d’hypocrisie, un air de condescendance et un objectif d’exploitation que personne ne saurait dissimuler, même si certains hommes politiques d’anciennes puissances coloniales rechignent à exprimer publiquement des regrets aux peuples africains soumis hier à l’esclavage, aux travaux forcés et à la colonisation. Le projet colonial et tous ses avatars baignaient dans le racisme le plus abject. Il n’existe pas une colonisation douce et une colonisation barbare. Toute colonisation est, par essence, un viol, une agression. C’est une déconstruction et une destruction d’un ordre social, pour en imposer un nouveau, par le biais de la violence.
S’il ne sert à rien, aujourd’hui, de vouloir faire rendre gorge aux citoyens de pays ayant pratiqué hier l’esclavage et/ou la colonisation, on ne saurait, cependant, passer sous silence ces drames et leurs conséquences sur la situation des pays africains ou les sublimer par une entreprise de révisionnisme de mauvais goût. L’humanité entière devrait se soumettre à un devoir de mémoire par rapport à ces actes de barbarie commis par nos ancêtres, en vue de guérir du racisme qui sévit malheureusement, en plusieurs endroits du globe, sur les vestiges de ce passé honteux et douloureux.
Il y a un souci d’honnêteté intellectuelle, qui exige que le projet colonial soit saisi, analysé et compris dans toute son amplitude, sa nudité et sa laideur. Mais, cela ne devrait point se faire dans le ressentiment, l’aigreur, l’esprit de revanche ; ou avec le complexe de culpabilité, la démagogie, la sublimation. Le pacte colonial fait partie du passé douloureux de l’Afrique avec l’Occident. Il n’est point nécessaire de le ressasser outre mesure, mais plutôt de l’entrevoir comme un point d’ancrage de notre histoire à partir duquel nous tirons des leçons pour bâtir le présent et le futur.
Autant les Africains ne doivent s’enfermer dans le complexe du colonisé, autant les Européens, dont les pays ont pratiqué hier l’esclavage et la colonisation, ne doivent nourrir le complexe de culpabilité. Seuls des rapports construits à partir d’un partenariat décomplexé sont nécessaires entre l’Afrique et l’Europe et, au-delà, entre les Africains et les ressortissants des autres régions du globe. Mais, cela ne serait possible que si les Africains prenaient en main leur destin et le construisaient à travers une donne fondamentale : le travail.
Parce que de portée historique et prenant pour objet les strates les plus profondes de la société, les actions de libération nationale s’engagent à travers une politique et un programme d’éducation et de formation. Ce sont des actions inscrites dans le temps. Plus que des événements, ce sont des processus ou des procès, pour parler comme les marxistes. Il s’agit de maturation de la conscience nationale, pour aboutir à une citoyenneté collective avisée et responsable, qui prenne en main la vie nationale pour lui imprimer une vision et lui définir un contenu.
Les actions de libération nationale impliquent des efforts entrepris en vue de permettre au génie des peuples et des individus de se libérer pour se déployer dans la construction des nations. L’indépendance formelle de la plupart des anciennes colonies que sont les pays africains pourrait être perçue comme le premier niveau de libération nationale ; mais, sans une capacité des peuples, à travers leurs leaders, de prendre en main leur destin, il n’est point question de libération nationale. De plus, sans un effort d’éducation et de formation étendue à toute la communauté nationale, sans la construction d’une économie avec des objectifs et finalités de création de progrès par et pour les peuples africains, sans un contenu endogène des programmes culturels, la libération nationale ne serait qu’un slogan creux.
Le principe philosophique, les enjeux et le projet que porte le concept de libération nationale sont d’une telle gravité qu’on ne saurait les caresser, les exhiber et les mettre en avant dans des actions engagées dans une période de crise et portant sur le pouvoir politique, son acquisition de force ou sa confiscation par la violence. Lorsque des forces politiques ou militaires d’un pays luttent pour arracher de force ou pour conserver, par tous les moyens, le pouvoir politique, les questions de libération nationale ne peuvent trouver la profondeur et la sérénité dans lesquelles elles doivent être abordées et articulées pour en faire des axes d’action. Les luttes de pouvoir s’engagent dans un contexte et dans un cadre de violence qui, par essence, excluent la formulation de questions de fond. Introduire la problématique de la libération nationale dans un tel environnement n’a qu’une valeur d’exutoire.
Il ne se trouvera aucun putschiste au monde qui avouerait qu’il compte prendre le pouvoir dans son pays au bénéfice de forces extérieures. De la même manière, tout régime politique attaqué s’appuiera sur tous les soutiens à sa disposition, y compris ceux de l’extérieur, sans donner l’impression qu’il est en intelligence avec l’étranger. Qu’est-ce qui permet à un pouvoir politique faisant face à une rébellion de solliciter des aides étrangères sans aliéner l’indépendance nationale, et pourquoi uniquement les conjurés, qui s’allient aux forces extérieures, seraient téléguidés de l’étranger ? Pourquoi faudrait-il nécessairement la main de l’étranger pour régler les problèmes nationaux ivoiriens ?
La main étrangère que certains Ivoiriens voient automatiquement dans la crise et la responsabilité qu’ils voudraient, vaille que vaille, en faire porter aux dirigeants de l’opposition en rajoutent aux facéties de l’espace public ivoirien. Cela est de nature à porter atteinte à la cohésion nationale. A l’évidence, ceci annihile tout effort relatif à la réconciliation. Accuser des forces politiques nationales d’intelligence avec l’étranger est d’une extrême gravité. Dans des systèmes politiques de nations industrialisées, l’intelligence avec les forces étrangères pour porter attenter à la sureté de l’Etat est punie de peines maximales. C’est un acte de haute trahison. Ce n’est donc pas une question que l’on pourrait évoquer dans le jeu politique régulier sans conséquence majeure sur la cohésion nationale.
L’implication de l’étranger, que les autorités ivoiriennes voudraient nécessairement évoquer comme la donne essentielle du conflit, à travers le slogan de la lutte de libération nationale, ressemble aux propagandes des anciens régimes de parti unique, qui voyaient en toute contestation de leur jeunesse ou des intellectuels la main de l’étranger. Ici, il y a un goût de déjà vu assaisonné au socialisme africain ou au progressisme tiers-mondiste. Comme on le dit à Abidjan, le disque est rayé et la musique devient nasillarde. Il faudrait changer de titre !
Si la Côte-d’Ivoire peine à trouver une voie de sortie à la crise qui la déchire depuis septembre 2002, c’est, en grande partie, parce que dans la gestion de ce conflit, les principaux protagonistes ont fait preuve de plus de surenchère que de volonté réelle, tant dans le diagnostic établi que dans la thérapie appliquée. En réalité, la quête de solutions au conflit n’a jamais été dissociée, du point de vue mental, de la logique de belligérance faite de tactiques et de stratégies. La guerre psychologique, à défaut du conflit militaire sur le théâtre des opérations, a toujours habité l’esprit des ex-belligérants.
Jusqu’à la signature de l’Accord politique de Ouagadougou, les forces en conflit ne s’étaient jamais investies totalement dans la quête de la paix. Les acteurs principaux n’avaient pas sincèrement négocié pour aboutir à la paix ; ils avaient plutôt cherché à vaincre, par tous les moyens, leurs adversaires sur le terrain diplomatique, avec les états d’âme, la logique et les méthodes militaires. Lorsqu’ils voyaient qu’ils ne pouvaient pas avancer dans cette logique, ils temporisaient, faisaient semblant de lâcher du lest, en espérant trouver un moment propice à la chute de l’adversaire.
En se déplaçant du théâtre militaire pour engager des pourparlers sur le plan politique, que ce soit à Lomé, à Linas-Marcoussis, à Accra ou à Johannesburg, les ex-belligérants n’avaient changé que de terrain en se faisant entourer de forces politiques et de facilitateurs étrangers ; mais ils n’ont pas changé de logique et de méthode. De plus, leurs états d’âme n’ont point varié ! La reprise des hostilités par les forces régulières, à travers les bombardements aériens de novembre 2004, sont une parfaite illustration de cet état d’esprit.
Le slogan de la libération nationale fait partie des armes de combat psychologique en usage dans le jeu politique ivoirien, dans le cadre de gestion de la crise. Si aujourd’hui ce thème ne s’entend qu’à quelques rares occasions, c’est principalement parce qu’il joue ici un rôle de propagande et comme telle, son effet sur la conscience des gens s’émousse. Ceci étant, la Côte-d’Ivoire, comme tout autre pays africain, eu égard à son histoire d’ancienne colonie française, étant entendu que la majorité de la population de ce pays est issue de creusets culturels divers, devrait engager un véritable effort de renaissance, à partir d’une œuvre prospective sur le substrat de la société ivoirienne, ses ressources et ses perspectives.
Les Ivoiriens doivent se libérer de toutes chaînes, en commençant par celles qu’ils portent dans leur tréfonds, dans leur âme et dans leur esprit. Ces chaînes sont celles qui nous entrelacent, nous alourdissent et ne peuvent être brisées que par le travail sur nous-mêmes. Ce sont les chaînes que nous portons en nous. Elles se confondent, de fait, avec notre être profond et deviennent donc insensibles et difficiles à extirper.
La première arme de notre libération est le travail, qui libère nos énergies, crée la richesse et met en mouvement toute action engagée dans la construction de la Nation. Les Ivoiriens doivent se libérer des aspérités qu’ils traînent dans des enclos ethniques et tribaux ; ils doivent se définir, se déterminer et s’envisager comme des êtres détenteurs de leurs destins et du contenu qu’ils entendent lui imprimer. A travers l’éducation, la formation et l’ardeur qu’ils mettent au travail, les Ivoiriens sont requis de construire une nouvelle société. Ils doivent se débarrasser du complexe du colonisé, car depuis plus de quarante-huit ans, la Côte-d’Ivoire n’est plus sous le joug colonial français. Cette nation en formation a un génie propre, une conscience historique et un substrat culturel à partir desquels son leadership politique pourrait la projeter dans une œuvre de construction nationale prometteuse sur la base des efforts accomplis depuis près de cinquante ans.
C’est, en effet, par le travail, dans le sérieux, le zèle et l’abnégation que nous mettons à l’accomplir et les résultats auxquels nous aboutissons, que nous ferons respecter notre pays du reste du monde. Il est du devoir des leaders ivoiriens de concevoir, de formuler et de mettre en action des politiques et programmes qui captivent et canalisent le génie, l’imagination et les aspirations de notre jeunesse dans des actions de construction de la nation. Cette jeune n’attend rien de nos vociférations portant sur notre prétendue captivité vis-à-vis de la France. Plus que nos angoisses et ressentiments d’ex-colonisés, elle est sensible aux enjeux des temps actuels portant sur ses problèmes de formation et les perspectives d’emploi que nous devons lui offrir.
Ce n’est pas dans les slogans de libération nationale ou dans la rhétorique progressiste que la Côte-d’Ivoire ou un autre pays africain se construira. Les actes de souveraineté que les dirigeants africains devraient poser pour affranchir les peuples africains de toute servitude se trouvent dans l’amélioration de la vie quotidienne des populations. Ils portent sur la construction d’infrastructures socioéconomiques en vue de permettre aux citoyens de nos pays de se nourrir, de se soigner, de s’éduquer, de vivre dans des logements décents et de pouvoir s’adonner à des activités économiques génératrices de progrès. Ces actes de souveraineté sont requis par un esprit de devoir qui devrait impulser, de la part de nos leaders, un sursaut d’orgueil, un courage politique. A l’évidence, une telle entreprise ne se mesure pas aux coups de gueule, mais plutôt à la pertinence de la définition et de la mise en application d’une politique hardie de développement autocentré et autoentretenu prenant pour appui l’âme et l’esprit des sociétés africaines.
Ceci exige d’abord que les populations africaines, les citoyens de nos pays, les communautés humaines, qui habitent nos contrées, soient vus et acceptés par les dirigeants africains comme des initiateurs, des partenaires et la cible principale des actions de développement, contrairement à la pratique qui consiste, de la part de l’élite politique, à les utiliser et à les manipuler comme des bêtes de somme ou du bétail électoral auquel toutes les chimères sont permises.
Un état d’esprit inédit, une nouvelle mentalité et une approche novatrice sont d’une urgence absolue dans les rapports entre l’élite et les populations. Construits selon un principe de devoir de respect de l’élite politique vis-à-vis des populations, de leur être et aspirations, ils seraient le point de départ de tout effort véritable de libération des Africains.
Il faudrait que l’élite dirigeante des pays africains change de mentalité dans ses relations avec les populations africaines. Il faudrait qu’elle s’attèle à construire de nouveaux types d’interaction avec les peuples africains, au lieu de se mettre dans une position de domination vis-à-vis de ceux-ci en les infantilisant perpétuellement par des manœuvres d’endoctrinement.
L’élite des pays africains devrait cesser de porter le costume du colon, de se vautrer dans le lit du colon, pour se faire servir, comme lui, il y a près de cinquante ans, en maniant le fouet ou la baïonnette. L’élite gauchisante au pouvoir dans des pays africains devrait s’empêcher d’exhiber, à tout vent, le spectre de son complexe de colonisé, à travers la propagande de libération nationale. Le faire serait une manière de singer le colon, en inversant le complexe de supériorité et la ‘mission civilisatrice’ avec le complexe du colonisé et le slogan de la libération nationale. Ceci reviendrait à nier le temps ou à figer les peuples africains dans un éternel commencement.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 24 avril 2009
*Ce titre est le résumé d’un chapitre d’un essai inédit sur la réconciliation nationale en Côte d’Ivoire. Je le propose suite à l’article du Professeur Dedy Séri paru dans Le Temps du 21 avril 2009.
04 mai 2008
Des élections crédibles pour l’amorce d’un processus de réconciliation nationale en Côte d’Ivoire
On ne le dira jamais assez, la crise sociopolitique que vit la Côte d’Ivoire depuis septembre 2002 tire son origine du contentieux électoral portant sur le scrutin présidentiel d’octobre 2000 et les législatives de janvier 2001. L’élection présidentielle du 22 octobre 2000 ne fut pas seulement une parodie –les candidats du Parti démocratique de Côte d’Ivoire, Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA) et du Rassemblement des Républicains (RDR) en furent arbitrairement exclus ; à l’issue de cette compétition, la victoire fut revendiquée par deux candidats et arrachée par un camp avec des manifestations de rue et le soutien d’une partie des forces armées nationales.
Cette élection fut surtout entachée d’un bain de sang. De plus, une découverte macabre émergea du paysage politique ivoirien : le charnier de Yopougon. De ce point de vue, le scrutin présidentiel d’octobre 2000 marque le début d’un cycle de violence politique en Côte d’Ivoire.
Les législatives de janvier 2001 ne furent pas moins tumultueuses. Par-dessus tout, elles furent précédées d’exactions à l’encontre de militants du RDR. On se rappelle les cas de femmes brutalisées et violées à l’Ecole de Police, en décembre 2000.
La tentative avortée de coup de force de janvier 2001 et le coup d’Etat manqué de 2002, ainsi que sa transformation en une occupation d’une partie du territoire national par une rébellion armée, sont des faits qui résultent essentiellement de l’ostracisme dont le RDR et son président furent victimes dans le cadre des élections générales de 2000-2001. Malgré leur caractère subversif et la répulsion qu’ils puissent susciter chez des Ivoiriens, ces faits de la vie publique nationale ne sont pas des épiphénomènes qu’on saurait passer par pertes et profits ou considérer comme des soubresauts d’un jeu politique régulier.
Le conflit que notre pays connaît depuis 2002 a laissé de profonds stigmates sur le tissu social et l’espace public ivoiriens. Les trames qu’il implique, les points d’achoppement entre différentes composantes de la société ivoirienne qu’il met en relief et les interpellations auxquelles il invite sont donc des faits qui donnent nécessairement une nouvelle dimension aux débats politiques en Côte d’Ivoire. Ces faits charrient des questions d’identité et s’expriment à travers des enjeux politiques qui sont censées être régulés par le processus électoral. C’est pourquoi les élections annoncées pour novembre 2008, si elles étaient organisées, seraient d’une importance capitale dans le rééquilibrage du jeu politique ivoirien, autant qu’elles constitueraient un instrument majeur de régulation sociale et de réconciliation nationale.
1. Septembre 2002 marque une rupture entre le jeu politique ivoirien et le mode d’accession et de conservation de pouvoir dans la plupart des pays africains
Confrontés à la vague de contestations des années quatre-vingt-dix, la plupart des pays africains gérés, auparavant, dans un système de parti unique, ont amorcé des mutations de forme d’une ingéniosité déconcertante. Avec l’apparence de pluralisme politique exprimé à travers la multiplicité de partis politiques et des ajustements d’ordre constitutionnel, le pouvoir politique n’a, cependant, pas changé de mains dans la majorité de pays du continent, quand bien même des élections ont été organisées. Là ou des dispositions constitutionnelles imposaient des limitations de mandat, on a eu recours à des amendements au code électoral et à la Constitution opérés par des parlements aux ordres. Dans certains pays, la cession du pouvoir par des modes dynastiques ne s’est nullement embarrassée, à la mort du dirigeant suprême, de lifting ou autres habillages électoraux. Il est vrai qu’après son accession au trône, le nouveau prince a recours à des « élections » pour valider sa prise de pouvoir.
Depuis près de deux décennies, on organise, en général, des consultations électorales à intervalles réguliers en Afrique, sans aucun changement à la tête de la plupart des pays du continent et sans aucune avancée notable en termes de culture démocratique. Les tenants du pouvoir et leurs opposants versent tous dans la surenchère, la mauvaise foi et l’extrémisme.
On fait usage à outrance de manipulations du processus électoral, d’achats de conscience, d’intimidations. On essaie de contenir la violence pré et postélectorale, lorsqu’on ne la suscite pas. On se fait désigner, en fin de compte, vainqueur d’un scrutin avant la proclamation des résultats, en se disant que la communauté internationale boudera un moment, mais finira par accepter l’issue d’une épreuve de force qu’on sait, d’avance, à son avantage. Dans le cas contraire, on pratique la politique de la terre brûlée.
En Côte d’Ivoire, le Front populaire ivoirien (FPI) a entamé une campagne électorale, avant la lettre, avec le slogan : « On gagne ou on gagne ». Si l’on peut s’attendre de la part d’une formation politique au pouvoir tout effort entrepris, dans le cadre de ce qui est prescrit par la loi, pour remporter des élections --ce qui est exprimée dans la première partie du slogan--, on comprend mal les insinuations de la deuxième partie de la phrase « on gagne ou on gagne ». Est-ce à dire que le FPI fera usage de tous moyens à sa disposition pour garder le pouvoir politique ? Quels sont donc ces moyens et en quoi cela est-il différent d’une confiscation pure simple de pouvoir ou d’un coup d’Etat ?
« On gagne ou on gagne ». Ces paroles saugrenues sorties de la bouche du président du FPI ont vite été ravalées. Mais, comme on dit chez nous, « l’eau versée ne se ramasse pas » ou « ce qui est dit est dit ». Ce qui apparut comme une formule maladroite pourrait traduire un état d’esprit, une prédisposition, à n’entrevoir qu’une victoire à l’issue d’un scrutin qui n’est pas encore organisé. Etant donné qu’en général, les régimes au pouvoir en Afrique ne perdent pas d’élection, il est tentant de croire que le FPI essaierait de faire de même, c’est-à-dire tout entreprendre pour le contrôle des appareils d’Etat.
Quant à l’opposition, les leaders des partis politiques les plus représentatifs, qui la composent et l’animent, ne disent rien de plus que leur conviction de remporter, chacun, le scrutin présidentiel, s’il était organisé. Dans un pays qui ne dispose d’aucun institut fiable de sondage, on se demande bien d’où vient cette certitude ! N’est-ce pas une incantation ?
Il est d’une impérieuse nécessité de rappeler à toutes les chapelles politiques ivoiriennes que rien, après cette crise, ne sera comme avant en Côte d’Ivoire. On ne peut pas, dans ce pays, « gagner ou gagner », mais plutôt « gagner ou perdre », selon uniquement le libre choix de la majorité des électeurs ivoiriens et rien d’autre. C’est la seule voie de sagesse pour sortir de l’engrenage de la violence politique, en vue d’amorcer un véritable processus de réconciliation nationale.
2. Quelle inspiration tirer des exemples d’Abdou Diouf et de Nelson Mandela pour les leaders ivoiriens ?
Même si cela est plutôt rare dans la grisaille de manipulation de processus électoraux, de duplicité ou de brutalité politique, l’Afrique offre des exemples de leadership désintéressé, éclairé et généreux aboutissant à des situations d’alternance au sommet de l’Etat sans trop de tumultes. Ces exemples sont essentiellement l’Afrique du Sud de Nelson Mandela et de Tabo Mbeki, le Bénin de Mathieu Kérékou et de Nicéphore Soglo, le Mali de Amadou Toumany Touré et d’Alfa Oumar Konaré, le Sénégal d’Abdou Diouf et d’Abdoulaye Wade, la Zambie de Frederick Chiluba et de Levy Mwanawasa, etc.…
Je voudrais m’arrêter sur deux de ces exemples : celui de Nelson Mandela et d’Abdou Diouf. Ayant conduit le Congrès National Africain (ANC) au sommet de l’Etat par des élections libres et transparentes, pour mettre fin au sinistre régime d’Apartheid, Nelson Mandela a renoncé au pouvoir après l’exercice d’un mandat. Compte tenu de l’histoire douloureuse de son pays, des longues années qu’il passa dans les geôles des tenants de l’Apartheid, de son équation personnelle faite d’humilité, de tolérance et de don de soi, Mandela est un exemple de grandeur d’homme que l’Humanité ne produit que rarement. Il est de la dimension de Gandhi et de Martin Luther King. Sa gestion du pouvoir au service de la réconciliation nationale en Afrique du Sud, son sens du pardon et de la contrition et sa capacité de rassemblement font de lui un homme exceptionnel.
Abdou Diouf a quitté le pouvoir, à l’issue d’une élection régulière qu’il a perdue. Alors qu’il était aux affaires, avait une cour de partisans prêts à tout pour garder le contrôle de l’Etat et pouvait être tenté de faire appel aux forces militaires pour confisquer le pouvoir, il a fait preuve d’un courage politique exemplaire, d’un renoncement digne de l’homme d’Etat qu’il est et d’une clairvoyance extraordinaire. En cela, Diouf ne confirme que l’adage qui dit qu’on reconnaît l’arbre à son fruit, car son geste, en 2000, rappelle celui de Léopold Sédar Senghor, son mentor, en 1981.
Pour renoncer au pouvoir ou pour accepter sa défaite, Nelson Mandela et Abdou Diouf se seraient probablement moins appuyés sur des avis et conseils de leur entourage que de l’écoute de leur moi personnel, du choix dicté par leur conscience de leader. A l’évidence, Mandela et Diouf se seraient dégagés de l’étreinte étouffante d’un ego encensé par des courtisans zélés, qui ne voient rien d’autre qu’une situation de rente dans le maintien d’un homme à la tête de l’Etat, celui-là qui construit leurs carrières et de qui ils reçoivent prébendes et passe-droits.
Il est certainement établi que Nelson Mandela et Abdou Diouf ne se voyaient pas en défenseurs d’une catégorie de leurs concitoyens contre d’autres et qu’ils n’entrevoyaient pas, dans leur accession au pouvoir, une quelconque revanche d’un clan de leur pays sur l’histoire. C’est en hommes libres, en leaders soucieux du devenir de l’ensemble de leurs concitoyens, en hommes d’Etat que Mandela et Diouf auraient fait le sacrifice de leurs ambitions personnelles.
Les exemples de Mandela et de Diouf pourraient avoir une portée relative dans les trames au cœur du jeu politique ivoirien, tant il est vrai que le parti au pouvoir n’est pas confronté à un changement de leadership à la tête de l’Etat (cas de l’Afrique du Sud de Mandela à Mbeki) ou poussé à s’avouer vaincu à l’issue d’une consultation électorale (cas du Sénégal en 2000). Ici, il est plutôt question d’un pays meurtri par une crise sociopolitique sans fin sur fond d’ambitions politiques inconciliables et de contrariétés et sous-entendus renvoyant à des considérations d’ordre ethnique. Mon propos n’est point, cependant, de suggérer aux leaders ivoiriens de renoncer à leurs desseins politiques.
Le détachement, le désintéressement et le courage politique dont Nelson Mandela et Abdou Diouf ont fait preuve sont, en toute évidence, des qualités qui, à mon modeste avis, peuvent inspirer la classe politique ivoirienne, en vue d’envisager les élections prochaines dans la sérénité, la retenue et la sagesse. Etant censées mettre fin à un cycle de violence politique et amorcer une sincère réconciliation nationale, ces élections ne devraient désigner de vainqueur que celui qui obtiendra la majorité des suffrages exprimés par le collège électoral ivoirien.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 4 mai 2008
20 avril 2008
Il faut, d'abord, organiser les élections avant de les gagner ou de les perdre
Aux formations politiques ivoiriennes, aux acteurs principaux de gestion de la crise ivoirienne, aux hommes et femmes leaders de l’échiquier politique ivoirien, je voudrais m’adresser, pour partager, avec eux et nos compatriotes, quelques idées simples du citoyen ordinaire que je suis. Bien que vivant loin de notre pays, je n’en suis pas moins connecté par la magie de l’Internet.
A l’instar de nos compatriotes et des amis de la Côte d’Ivoire, j’ai appris, le 14 avril 2008, à la veille d’une visite du Chef de l’Etat aux Nations Unies, à New York, que la date du premier tour du scrutin présidentiel, que nous attendions tous depuis 2005, a été fixée au 30 novembre 2008. A l’évidence, ceci est un fait nouveau dans l’évolution de la crise ivoirienne et devrait susciter de l’espoir. Mais, je dois l’avouer, je ne crois pas que des élections présidentielles seraient organisées à cette échéance. Mon doute n’est pas fondé par les difficultés techniques liées aux conditions matérielles de l’organisation de cette compétition électorale, encore moins par un esprit nihiliste.
Certes, la tenue d’une élection présidentielle dans un pays qui peine à sortir d’une situation de crise politico-militaire et qui ploie sous le contrôle de deux armées et de milices multiformes est, en soi, un enjeu sérieux. Par ailleurs, des opérations préélectorales régulières doivent être engagées avant toute chose : les conditions de sécurité devant entourer le processus électoral, la constitution, la vérification et l’organisation du collège électoral, la distribution de bulletins de vote, l’établissement de bureaux de vote sur l’étendue du territoire national. Tout ceci nécessite des ressources financières énormes, requiert une certaine disposition d’esprit et exige une ferme détermination, mais désintéressée, dont l’objectif principal et la fin ultime seraient un scrutin régulier, transparent et équitable.
Mais, plus que les obstacles réels liés aux conditions matérielles d’organisation du scrutin présidentiel à la date du 30 novembre 2008, ce qui me rend dubitatif est le manque de bonne foi des acteurs de gestion de la crise ivoirienne que sont principalement le camp présidentiel, la rébellion et accessoirement les formations politiques. Que toutes questions pendantes relatives au lancement du processus électoral fassent, pendant longtemps, l’objet d’atermoiements, de contentions et de tergiversations de la part des anciens belligérants devenus co-gestionnaires de la sortie de crise pour trouver, subitement, une voie de solution seulement à un jour d’une visite aux Nations Unies du Chef de l’Etat est ahurissant, pour ne pas dire suspect.
Si donc tout peut être bouclé en une séance extraordinaire du Conseil des Ministres, pourquoi avoir passé plus d’un an pour le faire ? Si on peut tout dénouer, n’est-ce pas parce qu’on avait, au départ, tout noué ? En réalité, ce qu’on a dénoué, on peut aisément le renouer !
Pour tout dire, la volonté forcenée des parties prenantes au conflit ivoirien de vaincre vaille que vaille leurq adversaires, l’opiniâtreté des acteurs principaux de la gestion de la crise de ne rien céder à leurs contradicteurs et l’obsession des chapelles politiques qui régentent le pays, de gagner, par tous les moyens, les élections, avant même qu’elles ne soient organisées, voilà ce qui, à mon sens, explique tous les blocages et fixe la vie publique ivoirienne dans une situation de non-droit depuis octobre 2005. Et tant que cela permettrait aux différentes parties d’engranger des bénéfices économiques sur la dépouille de la Côte d’Ivoire, pourquoi devraient-elles y mettre fin ? Pourtant, comme le dit le proverbe de chez nous, le cadavre a beau être beau, il faut l’enterrer.
A la suite du clergé catholique ivoirien, qui exhorte les hommes politiques à tout mettre en œuvre en vue de garantir la régularité, la transparence et l’acceptation des résultats du scrutin présidentiel prochain, je voudrais, à mon modeste niveau, interpeller la classe politique ivoirienne sur un certain nombre de choses simples, mais indispensables, pour éviter à notre pays de sombrer dans une déchéance qui se profile à l’horizon.
Je l’ai déjà dit, je ne crois pas à la bonne foi des acteurs politiques quant à la tenue de l’échéance du 30 novembre. Je suis devenu St. Thomas et j’attends des preuves, pour croire. J’estime que les uns et les autres consentiront uniquement à jouer franc jeu que si, selon leur intime conviction, ils ont toutes les chances de gagner ces élections. En clair, ils voudront remporter cette consultation électorale avant de l’organiser. Or, selon tout entendement, cela est impossible.
Une autre raison de la probabilité de la non-tenue de l’élection présidentielle à l’échéance fixée réside dans le fait que la politique constitue, pour beaucoup d’Africains, un moyen d’accession à la gestion des ressources économiques et financières d’un pays. Elle devient, de ce fait, le tremplin à tout, le passage obligé pour tout, de sorte qu’elle est le fondement ou le moyen d’existence pour une catégorie de gens.
En Afrique, on ne vient généralement pas à la politique pour donner de son énergie, de ses richesses et de son génie à la collectivité, mais pour se positionner en vue de tirer profit des ressources d’un pays. La politique n’est pas, contrairement à ce qui se passe en Occident, un engagement, un sacerdoce, mais le moyen d’accession à une caste, à une coterie, pour ordonnancer, prescrire, dominer, posséder.
Le jeu politique, en Afrique, se nourrit également de la perversion de structures sociales traditionnelles et des valeurs qui les sous-tendent et les organisent en créant de nouveaux systèmes de clientèle. Le tout donne lieu à des passe-droits, à des situations de rente, au profit de groupes dont le prince devient finalement l’otage. Son entourage voit ainsi son destin lié à la longévité du régime du prince et se bat bec et ongles pour son maintien au pouvoir. Il est vrai que très souvent, dans un tel contexte, les convictions politiques ne servent que de paravent.
Cet état d’esprit, ces pratiques et ces habitudes doivent cesser. Il faudrait voir, avant tout, le sort de la majorité de la population ivoirienne, l’état de décrépitude avancée, la situation de corruption au propre comme au figuré de notre pays, plus que l’accession au pouvoir ou sa confiscation par un groupe, un clan, une coterie. Il faut à tous les hommes et femmes politiques ivoiriens un sursaut d’orgueil national, un esprit patriotique pour qu’ils puissent se surpasser et entrevoir dans les prochaines consultations électorales l’une des voies royales de la réconciliation nationale.
En Côte d’Ivoire, à moins de créer un triumvirat à la tête de l’Etat, MM. Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara ne peuvent gérer ce pays au même moment. L’un ou l’autre peut légitimement prétendre à la victoire à l’issue d’élections transparentes. Ce qui veut dire que les deux autres doivent accepter leur défaite. M. Bédié a passé six ans à la tête du pays et a subi un coup d’Etat à moins d’un an de la fin de son mandat ; M. Gbagbo dirige la Côte d’Ivoire depuis octobre 2000. Son régime est contrarié par le kyste de la rébellion armée depuis plus de cinq ans; cependant, il a passé sept années déjà dans le rôle de Chef de l’Etat ; M. Ouattara a assumé les fonctions de Premier-Ministre pendant trois ans, mais n’a jamais été autorisé à se porter candidat à une élection présidentielle.
En plus de leur aura et charisme individuels, les infortunes de chacun des trois hommes politiques principaux de notre pays pourraient justifier leurs attentes et aspirations relatives à la gestion de la Côte d’Ivoire au plus haut niveau de l’Etat, à l’issue des élections qu’il faudrait un jour ou l’autre organiser. Il faut convenir que MM. Bédié, Gbagbo et Ouattara doivent, ensemble, se soumettre au verdict des urnes dans le cadre d’un scrutin présidentiel honnête pour que des comptes politiques soient soldés en vue de relancer le pays sur de nouvelles bases. Cependant, aucun d’eux ne doit se croire être pourvu d’un droit de vie ou de mort sur la Côte d’Ivoire et ses habitants. La gestion d’un pays qui se dit démocratique est conférée par des élections à intervalles réguliers.
En allant à des élections, on se soumet au verdict de ses concitoyens. On a, de ce fait, autant de chance de gagner que de perdre. Le pouvoir issu des urnes n’est pas un pouvoir à vie ; il ne donne pas lieu à un droit de propriété d’un individu ou d’un groupe d’individus sur un peuple. En principe, nul n’est prédestiné à l’exercice du pouvoir politique dans un régime démocratique de type républicain. C’est le pouvoir de la majorité d’une population, qui le confie à un homme ou à une femme pendant un moment donné, pour le reprendre par le jeu des élections et le céder à quelqu’un d’autre, en vue de l’exercer à sa place en un laps de temps.
Ici et maintenant, il n’est point question du pouvoir de M. Gbagbo que ses partisans-courtisans doivent tout faire pour préserver, même en empêchant que des élections se tiennent ou en truquant celles-ci, si elles étaient organisées. Il ne s’agit pas non plus pour les militants du PDCI-RDA de penser que le pouvoir politique en Côte d’Ivoire est la propriété privée ou le don naturel fait à leur parti que seul leur leader a le droit d’exercer. Les sympathisants et supporteurs de M. Ouattara doivent, quant à eux, se convaincre que leur leader n’accédera au pouvoir que si la majorité des Ivoiriens le veut et qu’il n’est écrit nulle part qu’il est nécessairement né pour être président de la République de Côte d’Ivoire.
Il faudrait que les différentes chapelles politiques ivoiriennes fassent toutes de l’urgence de la sortie de la situation actuelle de non-droit de notre pays leur priorité et contribuent, avec vigueur mais dans la modération, à impulser un état d’apaisement propice à la conduite des élections. Pour le réussir, elles doivent toutes s’engager à faire des campagnes électorales studieuses, mais tolérantes, dans un esprit de fraternité.
En Afrique orientale, la tragédie kenyane n’a pas encore livré tous ses secrets. Le compromis auquel les deux leaders politiques du pays et leurs partisans sont convenus est seulement en train de se matérialiser. Ce drame mettra certainement du temps avant d’être exorcisé.
En Afrique australe, le Zimbabwe n’est plus ce pays dont l’histoire de la libération se confondant avec l’histoire personnelle de son président me fait revivre mes souvenirs d’étudiant marqués par une conférence d’un certain Laurent Gbagbo en avril 1980 sur le Campus universitaire de Cocody. Aujourd’hui, nous sommes tous hantés par l’attente des résultats d’une élection présidentielle dans ce pays, ce qui est de nature à produire toutes sortes d’atrocités. Tout ceci pour une chose : confisquer le pouvoir ou l’arracher de force. Le vaillant peuple zimbabwéen est ainsi mis sur l’autel des ambitions politiques de ses élites.
Les exemples kenyan et zimbabwéen ont-ils une portée dans ce qui est en train de se tramer en Côte d’Ivoire ? Seraient-ils suffisamment édifiants pour que les leaders politiques ivoiriens en tirent les leçons qui s’imposent ? Quel drame la Côte d’Ivoire devrait-elle encore vivre pour que l’on puisse y conduire des élections honnêtes, régulières que nul ne pourrait prétendre gagner à l’avance ou contester ? Aurons-nous un président élu démocratiquement et reconnu comme le vainqueur des prochaines joutes électorales par ses adversaires ? Mon doute demeure, hélas, et mon espoir d’une renaissance ivoirienne s’éloigne chaque jour davantage.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 19 avril 2008
03 octobre 2007
Des décombres de la scène politique ivoirienne
Lettre ouverte à M. Pascal Affi N’Guessan, président du Front populaire ivoirien
Cher Aîné, Monsieur le Président, « Débarrassez la scène politique ivoirienne de toutes ses décombres » ! Telle est la consigne que vous auriez donnée, en votre qualité de président du Front populaire ivoirien et directeur de campagne du candidat Laurent Gbagbo, à un groupe de femmes ivoiriennes organisées en mouvement de soutien à votre action. Ce fut au cours d’un meeting, le samedi 29 septembre 2007, à la Place Ficgayo de Yopougon, dans l’antre des «Jeunes Patriotes». J’ai lu le compte-rendu de cet événement dans Notre Voie, n° 2798 du 1er octobre 2007.
Par décombres, vous faisiez inéluctablement allusion aux leaders politiques des partis d’opposition, principalement à MM. Henri Konan Bédié et Alassane Dramane Ouattara, respectivement présidents du PDCI et du RDR. Moins que les programmes de ces deux hommes ou leurs bilans antérieurs à la tête de l’Etat, vous faisiez allusion à leur longévité politique et à leur âge.
Sur le mot décombres, je voudrais, avec vous, jeter un regard critique et, ensuite, faire quelques commentaires. Je tiens à préciser que je n’ai nullement l’intention de m’ériger en censeur de la scène politique ivoirienne ou en porte-parole des leaders politiques cibles de vos piques et philippiques. J’interviens ici en qualité de citoyen ivoirien ordinaire soucieux de la paix civile dans notre pays.
Le Petit Robert situe l’origine du mot décombres en 1611. Il le définit en ces termes : «amas de matériaux provenant d’un édifice détruit». A ce mot, le Petit Robert rattache gravats et ruines.
Le Littré associe au vocable décombres l’idée de «matériaux brisés qui demeurent après qu’un bâtiment est démoli». C’est aussi, selon le Littré, des «terres et graviers qu’on tire de dessus une carrière pour aller jusqu’à la bonne couche». Plus explicitement, le Littré indique que les décombres sont l’amas de matériaux d’un édifice qu’on a démoli ou qui s’est écroulé, amas toujours destiné à être enlevé ; alors que les ruines sont les restes d’un édifice que le temps a endommagé, restes abandonnés à eux-mêmes ou respectés comme monument.
Comme on le voit, les acceptions du mot décombres renvoient à un certain nombre de réalités. Ce mot fait penser à rebuts, à vestiges, à détritus, à déchets, à ordures. Il réfère à ce qui est appelé chez les Akan, et précisément les Baoulé, «Houphouët», c’est-à-dire les immondices. Il s’agit de ce qui est gâté, pourri, avarié, qui ne sert plus à rien et doit être jeté à «Houphouësou» ; dans la terminologie d’aujourd’hui, on parlerait de ce qui va à la Décharge d’Akouédo, lieu où les déchets toxiques furent déchargés en août 2006.
Ce mot porte une charge dépréciative. La symbolique qu’il suggère est foncièrement négative. Il traduit le dédain, le mépris, l’arrogance. Prononcé dans un cadre de délire collectif comme la Place Ficgayo de Yopougon, son effet est démultiplié et devient, dans l’oreille de gens chroniquement abreuvés à la propagande et à l’intoxication, la graine de la haine, pour ne pas dire le vecteur de la violence.
Votre discours de Yopougon fait peur. Il fait penser à une certaine adresse à Daloa, il y a quelques années, au cours de laquelle vous aviez traité l’ancien président de pneu réchappé. En août dernier, vous aviez parcouru la région d’origine de M. Bédié, ce terroir qui est aussi le vôtre, pour le traiter encore de reliques, contre toute règle de bienséance et de tradition ivoirienne. Ce discours et les précédents traduisent votre intention de voir les partis politiques ivoiriens de l’opposition et leurs leaders, principalement le PDCI et M. Bédié, enterrés. Votre dessein est de réduire le PDCI et le RDR en vestiges de l’Histoire, plutôt que de les affronter dans un jeu politique régulier, ce qui exige un minimum de civilité, d’honnêteté et de tolérance.
Devant l’agressivité de votre discours à l’endroit des leaders de l’opposition, face à votre récurrente association de vos adversaires politiques à un passé que vous vous efforcez de noircir en vue de les tuer mentalement, pour ne pas dire physiquement, je voudrais, en ma qualité de votre cadet, vous interpeller.
En vous, je voudrais interpeller le Grand Frère, l'Aîné, l'homme sage et pondéré, doté de la haute conscience des valeurs du terroir que sont le respect de l’âge, la courtoisie envers son adversaire, l’acceptation de la différence de l’autre par rapport à soi. Je voudrais vous interpeller parce que je ne doute pas que vous êtes un homme bon, un cadre compétent, un politique averti. Je sais que vous vous êtes laissé induire en erreur pour croire que la politique est une scène de théâtre, un jeu ou tout est permis, pourvu qu’on gagne.
N’êtes-vous pas l'auteur de cette formule honteuse : « On gagne ou on gagne » ? Je voudrais, cependant, vous passer ce mot de Michel Noir prononcé en 1988, à la veille de l’élection présidentielle française, à l’adresse de ses amis de la Droite qui lorgnaient du côté du Front national : « Mieux vaut perdre l’élection que de perdre son âme ».
Cher Aîné, Monsieur le Président, n’essayez pas de changer votre nature ; ne portez pas le masque de la politique de la haine, de l’invective gratuite ou de la surenchère. Ne perdez pas le sens de la dignité. Vous dirigez l’un des trois grands partis politiques de Côte d’Ivoire. Cela exige de vous un comportement de responsabilité. Il ne faudrait pas que la chienlit s’installe dans notre pays avec vous comme précurseur ou éclaireur.
Hier, Premier-Ministre, vous aviez demandé une trêve sociale. Aujourd’hui, à la suite de la signature de l’Accord de Ouagadougou, le chef de l’Etat a exigé de toute la Nation un comportement empreint de retenue, de tolérance et de sagesse pour accompagner le processus de sortie de crise. Si la formation politique dont il est issu donne toujours dans l’invective, quel résultat obtiendra-t-il de l’opposition ?
Cher Aîné, Monsieur le président, n’est-il pas possible de faire la politique sans animosité dans notre pays ? Pourquoi ne pas vous intéresser qu’aux programmes de vos adversaires, ce qu’ils ont fait et promettent de faire, ce qui vous paraît impossible de réaliser de leur part, mais surtout ce que vous avez fait et comptez faire et le poids de votre bilan qui justifierait un autre mandat des Ivoiriens en votre faveur ?
Je vous écris de loin, des Etats-Unis et vous apprends que vos positions ne font pas honneur à notre pays. Les échos que j’en reçois de certains compatriotes et amis de notre pays sont négatifs. Les différents fronts que vous êtes en train d’ouvrir ne nous éloignent pas du spectre de la violence politique.
Cher Aîné, Monsieur le Président, quels que soient leurs âges, leur bilans ou leurs programmes, les leaders et formations politiques de l’opposition ne sont pas les décombres de la scène politique ivoirienne.
Les vestiges du jeu politique ivoirien sont notre incapacité de nous accepter, notre propension à vouloir toujours avoir raison, sur tout et contre tous. Les rebuts de la politique sont la manipulation, le mensonge, la roublardise. Les immondices de la politique ivoirienne, qui doivent être à jamais incinérés, sont la prédation de l’économie, l’instrumentalisation de l’école à des fins politiques, la dépravation de la jeunesse, les abus de pouvoir. Les ordures et la crasse de l’espace public ivoirien résident dans l’intolérance, la politisation du judiciaire, la violation des droits humains, les assassinats politiques, l’impunité.
Cher Aîné, Monsieur le président, veuillez, s’il vous plaît, jouer pleinement votre rôle de leader politique en vue de désenvoûter l’espace public ivoirien de la haine et de la violence, et en faire un cadre promoteur de l’excellence pour les jeunes générations.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 2 octobre 2007
23 juin 2007
Bravo M. le Président, mais, encore un effort !
Monsieur le Président, je vous écris cette énième lettre ouverte pour émettre mon opinion, celle d’un simple citoyen ivoirien, sur trois points au cœur de la vie publique de notre pays. Il s’agit de l’Accord de Ouagadougou, des troubles dans les partis d’opposition et des futures échéances électorales censées fermer la parenthèse honteuse de la crise ivoirienne.
A propos du Dialogue direct engagé sous votre impulsion et qui a donné lieu à l’Accord de Ouagadougou, je voudrais, en toute sincérité, vous adresser mes vives félicitations. Dans un des mes récents écrits, j’avais émis des doutes sur l’aboutissement d’une telle initiative, au moment où vous en aviez esquissé l’idée. Ce n’était point par cynisme ou par pessimisme que j’avais exprimé ces doutes, mais par réalisme et par expérience des volte-face observées de part et d’autre des protagonistes du conflit, depuis septembre 2002. Pour le moment, vous et vos adversaires de la rébellion donnez l’impression d’avoir pris une option ferme en faveur de la paix dans notre pays. Je vous en félicite et vous encourage à poser, chaque jour davantage, les jalons de la construction de la paix. Continuez dans cette voie. Elle est la plus lumineuse et la plus porteuse d’espoir qui soit !
La quête de la paix est une œuvre pénible, exténuante, mais exaltante. Elle requiert la dextérité, la patience et la tolérance. Bien que la paix se fasse généralement à deux, elle s’entreprend d’abord en soi, avec soi et sur soi. Pour faire la paix avec les autres, il faut être en paix avec soi-même. C’est, en réalité, la paix en soi qu’on extériorise, transmet ou étend à l’autre. Ainsi se fait-on un partenaire emporté par l’élan de la paix, qui se trouve, à son tour, en paix avec lui-même, pour que la symbolique, mais aussi le rituel et le procès de l’acte exprimant l’adhésion à la dynamique de la paix, puissent se mettre concrètement en mouvement.
Monsieur le Président, engager un processus politique en faveur de la paix exige une action de sublimation. Il faut, pour réussir, aimer aujourd’hui ce qu’on a maudit hier ; il faut adorer ce qu’on a abhorré, faire renaître de ses cendres ce qu’on a brûlé. Pour tout dire, cela ressemble bien, s’il n’en est pas un, à un acte de courage, d’honneur, de cœur. Il s’agit de faire preuve d’humilié. C’est pourquoi je tiens à vous féliciter. Merci Monsieur le Président, de percevoir, dans la nécessité d’aller à la paix dans notre pays, la survie de la Côte d’Ivoire, le devenir de ses peuples, la cohésion de ses populations.
Le deuxième point de ma lettre porte sur les remous dans les partis d’opposition, principalement le Rassemblement des Républicains (RDR) et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Les départs en cascade de cadres de ces partis, surtout du RDR, pour rejoindre votre famille politique (le Front populaire ivoirien-FPI) ou pour créer des mouvements satellites dans le prolongement de la « galaxie patriotique » ne m’émeuvent pas. D’ailleurs, je trouve qu’en vous en amputant l’entière responsabilité, vos adversaires vous font un mauvais procès. La politique, vous en convenez avec moi, n’est pas un jeu d’enfant.
Il est vrai, vos opposants et une partie de la presse nationale font état de situations qui seraient, à leur avis, des cas d’achat de conscience. Leurs assertions trouvent pour fondement cette déclaration que vous auriez faite : « Si je savais qu’il était aussi facile d’acheter des hommes, je n’aurais pas investi dans l’armement ». A mon sens, l’achat de conscience est autant abominable que la répression sanglante de manifestations d’opposants. C’est une violation caractérisée de la dignité humaine, tant elle réduit l’adhésion d’un homme ou d’une femme au projet d’un acteur politique à une valeur marchande. C’est le summum de la corruption. Cependant, je me demande s’il est approprié de parler d’achat de conscience à propos de transhumants politiques. Ont-ils encore une conscience ? E si c’est le cas, ne dit-on pas qu’un esclavage volontairement consenti laisse d’en être un ?
Mais, dans le cas d’espèce, on ne saurait mettre en relief le seul facteur argent. Les partis d’opposition doivent faire leur propre autocritique, définir de nouvelles stratégies, convaincre de la pertinence de leurs programmes. Ils doivent également se montrer ingénieux, faire preuve de générosité et de clairvoyance dans la quête de la paix. N’étant pas au pouvoir, ils ont une marge de manœuvre, subissent moins de pression, que vous et votre entourage. De plus, la gestion de cette crise est autant de leur responsabilité que de la vôtre, bien que vous en soyez le premier comptable.
Je ne saurais vous blâmer, si j’apprenais que, par quel que artifice que ce soit, vous aviez réussi à convaincre MM. Bédié et Ouattara de déserter leurs partis au profit du vôtre ! Je mettrais cela sur le compte de votre maestria. Après tout, la transhumance politique est une pratique ancrée dans nos traditions politiques. Elle est, en outre, moins dangereuse que la guerre, même si les deux prennent leur source dans les faiblesses humaines. Par ailleurs, les deux principaux partis de l’opposition ne peuvent affirmer qu’ils n’ont jamais suscité de départs du FPI pour remplir leurs rangs.
Pour parler des prochaines consultations électorales, je voudrais faire allusion à une séquence vidéo de la RTI disponible sur l’Internet, grâce au portail Abidjan.net : Vous auriez dit, le 17 juin dernier, devant les populations de Dioulabougou, à Gagnoa, à peu près ceci : il a y a un catalogue d’actions à engager avant d’aboutir aux élections. Le moment venu, je viendrai vous dire que je vais aux élections, aidez-moi ; mais actuellement, je vous demande de m’aider à faire la paix. Ces deux bouts de phrases simples sont, à mon humble avis, la tenue la mieux indiquée, la position la plus appropriée, le mot le plus juste et le plus sage, d’un chef d’Etat, pour sortir son pays d’un état de belligérance ou de crise larvée, afin de le conduire à la réconciliation des cœurs et des esprits.
Il y a, en effet, un temps pour tout. On ne fait pas la paix avec un objectif de conservation ou de confiscation de pouvoir. La paix exige un état d’esprit, implique une dynamique et définit une logique, qui s’accommode difficilement d’impératifs de conquête ou de maintien de pouvoir. En d’autres mots, il faut impulser la réconciliation, construire la paix, avant de penser au fauteuil présidentiel.
Monsieur le Président, depuis mars 2007, l’horizon semble se clarifier dans le ciel brumeux de la vie publique de notre pays. Il se dégage une volonté d’aller réellement à la paix, de votre côté comme de celui de vos anciens amis qui ont pris les armes contre votre régime. Si rien n’indique encore que des élections seront organisées dans notre pays l’année prochaine, il existe aujourd’hui un environnement favorable à la réconciliation qui faisait défaut hier. C’est à vous qu’on le doit !
Avant de conclure cette lettre, je voudrais, tout modestement, vous suggérer d’être persévérant dans l’effort. Je voudrais aussi revenir sur certains points évoqués dans mes messages précédents, principalement ceux relatifs aux conditions de transparence et de crédibilité des prochaines élections, si elles ont lieu.
L’une des raisons de pérennisation de la crise réside dans l’enjeu principal du conflit, c’est-à-dire le pouvoir politique. En effet, si l’objectif des rebelles était la prise de force de votre pouvoir, la logique de préservation et de confiscation de ce pouvoir par votre entourage ne pouvait vous permettre d’engager, dans la sérénité, des stratégies de gestion de la crise. Passés les premiers moments de convulsion, une fois l’échec du coup d’Etat consommé, il aurait fallu vous détacher de la hantise de la perte du fauteuil présidentiel, pour ne percevoir que la nécessite de conduire notre pays à la paix et à la réconciliation, comme préalables de nouvelles élections qui seraient moins calamiteuses que celles d’octobre 2000.
Ceci suggère l’abandon de l’idée véhiculée par une formule lapidaire bien connue des dirigeants de votre parti : « On gagne ou on gagne ». N’entrevoir des élections que celles qu’on est assuré de rempoter prédispose à la fraude. Il faut absolument se départir de l’idée qu’une élection se gagne avant son organisation et par des manœuvres qui n’ont rien à avoir avec la volonté populaire. Dans l’état mental actuel de la Nation au sortir de cette crise, une victoire au forceps, à l’issue des prochaines consultations électorales, ne passerait pas comme une lettre à la poste. Le vainqueur d’un scrutin entaché de fraude sera, par peur d’une tentative de renversement de son régime, tenté de gérer le pays dans la terreur, avec tous les risques que cela comporte. De plus, des élections truquées nous conduiraient inéluctablement à une autre rébellion.
Monsieur le Président, lorsque le moment d’aller aux élections viendra, organisez-vous pour mener une campagne studieuse, vigoureuse, mais civilisée. Faites usage de tous les moyens autorisés par la loi. Mais, faites-le dans le respect de vos adversaires, sur la base de votre projet pour la construction de notre pays. Si, après tout, la majorité des citoyens de notre pays ne veut pas vous accorder son suffrage, ne vous accrochez pas au pouvoir, rendez le tablier ! Si vous êtes élu à l’issue d’un scrutin régulier, honnête et transparent, personne n’aura de raison valable pour contester votre victoire et la légitimité de votre pouvoir.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 22 juin 2007
03 mars 2007
Chacun de nous passera, tous nous trépasserons, seule la Côte d'Ivoire demeurera
Je voudrais m’adresser ici à mes sœurs et
frères militants du Front populaire ivoirien (FPI) et aux admirateurs du
président Laurent Gbagbo qui n’osent pas s’afficher comme membres de son parti.
Je voudrais leur parler en toute liberté, mais du fond du cœur. Je le fais à
partir de ce qu’ils considèrent comme une contention qu’ils auraient avec moi,
suite à mes écrits précédents au chef de l’Etat.
Je voudrais dire, d’entrée, que la liberté
de m’exprimer sur la vie publique ivoirienne, que je revendique, échoit à tout
citoyen ivoirien. Par conséquent, je n’entrevois nullement un débat sur le
principe du droit des partisans de M. Laurent Gbagbo d’être en désaccord avec
les positions que je défends ou de me porter la contradiction, s’ils le
veulent, sur des questions de fond.
Ce que je voudrais dénoncer a trait à la
propension de certains séides du chef de l’Etat de se comporter
en sicaires pour porter le glaive à tout Ivoirien ayant des vues contraires à
celles de leur maître sur la conduite des affaires de l’Etat ivoirien. Cela est
dangereux, car symptomatique de la pensée unique et de pratiques dictatoriales.
Il est d’évidence que je ne demande pas aux
femmes et hommes de pouvoir et leurs ouailles de me choyer, de me cajoler ou de
m’encenser. Par ailleurs, je ne suis pas naïf pour croire qu’exposer des points
de vue sur des trames de lutte pour la quête, la conquête ou la conservation du
pouvoir au détriment de la recherche de la paix et de la cohésion nationale me vaille
des fleurs.
Que ceux qui ne conçoivent pas la
République en dehors de leur mainmise sur tous les appareils d’Etat ou de la
préservation du pouvoir d’un clan ressentent des urticaires à la lecture
d’écrits bousculant leurs certitudes est d’importance mineure. Ce qui est,
cependant, préoccupant, c’est leur intention de réduire au silence ceux qui ne
pensent pas comme eux. Contre le terrorisme intellectuel et la violence
physique et verbale pour imposer l’autocensure, j’exige, pour tout Ivoirien, la
latitude de se prononcer sur la gestion des affaires de son pays. En effet,
« sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur » (Beaumarchais,
dans le Mariage de Figaro).
Comme Tiburce Koffi, Venance Konan, Denis
Kah Zion et bien d’autres Ivoiriens, j’ai une appréciation de la gestion de la
crise, dans notre pays, qui ne s’inscrit pas dans le schéma de la propagande de
lutte de libération nationale conçu par le pouvoir ivoirien, véhiculé et exécuté
par des réseaux internes et externes. Il est vrai qu’au début de ce conflit,
j’avais fait écho à ce discours dans mes écrits, étant donné que l’attaque
armée était partie de l’extérieur.
Mais, au fur et à mesure que le leadership
de la rébellion se dévoilait et précisait ses revendications, suite aux
premières difficultés de mise en application des accords de Linas-Marcoussis, tenant
compte de la boucherie de mars 2004 et des errements de novembre 2004, je me
suis fait une idée beaucoup plus précise des enjeux de la crise. Ces enjeux
sont, à mon avis, le pouvoir et les convulsions sociales entretenues par les
chapelles politiques et les structures satellites érigées au sein de la société
civile pour sa conquête et sa gestion au profit d’un clan. De mon point de vue,
les déterminants du conflit sont essentiellement endogènes.
Oui, tout porte sur ce pouvoir et les prébendes
qui s’y rattachent, dont des liasses de billets de banque qu’on négocie, en
catimini, avec des pollueurs de la Côte d’Ivoire et assassins des Ivoiriens,
pour certainement étouffer la vérité concernant les complicités internes. Ce
pouvoir pour lequel on fait usage du mensonge et de la roublardise, on élimine
physiquement tous ceux qui gênent et on pousse la Côte d’Ivoire dans un abîme
total. Ce pouvoir qui enivre, rend aveugle et fou ; ce pouvoir qui est éminemment
important pour qui le tient. Ce pouvoir qu’il faut arracher à tout prix et
conserver par tous les moyens. Ce pouvoir qui ne se partage point, ne se cède
jamais. Ce pouvoir qui se prend de force, de hautes luttes. Ce pouvoir qui est
de valeur étalon ou valeur cardinale.
N’étant pas un homme de pouvoir, je ne
saurais fermer les yeux sur le drame que vit notre pays par les effets
mortifères de la lutte pour et au nom du pouvoir. N’étant pas dans les
compromissions qu’impose la logique de pouvoir, appelée aussi raison d’Etat, je
ne connais pas la langue de bois. Face au désarroi, à la désolation et au
tourment des populations ivoiriennes, l’acquisition ou la conservation d’un
pouvoir par un clan ou un autre importe peu. Arriver à la paix entre les filles
et fils d’une même Nation me semble plus important que tout.
Pendant les trois derniers mois de l’an
2006, j’ai écrit quatre textes publiés sur le portail Abidjan.net. Deux de ces
écrits ont concomitamment paru dans Le Nouveau Réveil. La publication de ces textes m’a valu toutes
sortes d’avanies, d’injures, de grossièretés, sur lesquelles je ne voudrais pas
revenir ici. Ce que je voudrais noter porte sur l’inanité, la fatuité et la
vanité de l’agressivité, des intimidations et des menaces dans le débat
d’idées, surtout lorsqu’il s’agit de questions relatives à la vie publique d’un
pays.
Ceux qui ne comprennent rien à ce que
j’écris aujourd’hui peuvent, à satiété, m’insulter, si cela leur procure un tant
soit peu de réconfort et leur donne la certitude d’une certaine puissance. Ils
seraient portés à m’agresser physiquement ou à tenter de me nuire que cela
n’altérerait en rien mes convictions. Demain, avec du recul, j’espère que
certains d’entre eux réaliseront que la vérité et la raison ne sont pas plus à
eux qu’à moi et que l’amour de la patrie est à nous tous, même si nous
l’exprimons différemment.
L’ampleur du pourrissement de notre pays
dépasse des circonspections d’ordre sentimental, d’état d’âme, de soutien
aveugle à une coterie. A mon sens, ce qui prime n’est point relatif à un cas
d’orgueil. Il ne s’agit nullement de prévenances à un leader ou de la
préservation des rentes d’un clan.
Il est question de la survie d’une Nation,
celle qui est prise en otage par un groupe de femmes et d’hommes, pour assouvir
leurs intérêts égoïstes sous prétexte qu’ils livrent une guerre de libération à
un pays, à ses dirigeants et à ses hommes d’affaires à qui ils cèdent pourtant
tout pour se maintenir dans le lucre du pouvoir. Il s’agit essentiellement de
sortir la Côte d’Ivoire des griffes de la rébellion et de tout autre groupe de
prédateurs pour la désenvoûter du mensonge, de la mystification et de la haine,
afin de l’engager dans un processus de reconstruction nationale.
La Côte d’Ivoire, notre patrie, n’est plus
celle qu’elle était en 1999, ou même en 2000. Que dire de ce que nous voyons
depuis septembre 2002 ? Le même pays, une aire géographique identique, ce cadre
physique et humain, creuset, jadis, d’un génie certain d’intégration, s’offre à
notre observation. Mais, la Côte d’Ivoire apparaît, aujourd’hui, sous le prisme
des balafres de la rébellion.
Notre commune Maison Ivoire est marquée
par les scarifications de la lutte armée ; le pays est à jamais rongé par la haine, détruit
par des intrigues politiciennes sans fin. Il est froissé, fissuré, déchiré. De
par la faute de ses filles et fils, notre patrie est défigurée. Les ambitions
politiques et le lucre du pouvoir on rendu la Côte d’Ivoire méconnaissable.
Mais, en dehors du pouvoir, quels sont les enjeux des luttes qui ont cours dans
notre pays depuis la mort du président Houphouët-Boigny ? Quel degré
faudrait-il que la décrépitude de notre commune Maison atteigne pour nous
interpeller et susciter en nous un sursaut d’orgueil ?
Hier, certains de mes sœurs et frères,
militants du RDR, exerçaient des actes de vandalisme sur mon véhicule garé au
pied de l’immeuble de l’un des leurs, à qui je rendais visite, dans le Bronx, à
New York, parce qu’ils m’auraient entendu m’exprimer dans ma langue maternelle
avec mon fils en descendant de la voiture. D’aucuns me laissaient des menaces
dans mon répondeur automatique. D’autres voulaient me lyncher, au cours de
leurs manifestations, dans les rues de Manhattan.
Pendant le premier trimestre de l’an 2004,
un militant du FPI, que je considère comme un ami de toujours, m’appela pour me
dire ceci : « C’est toi qui suggères, dans tes écrits, aux autorités
ivoiriennes de laisser Alassane Ouattara se présenter à l’élection
présidentielle. Je te préviens, si tu mets les pieds en Côte d’Ivoire, tu seras
buté ». Cette menace n’a en rien modulé la teneur et le rythme de mes
contributions aux discussions sur notre pays, encore moins la fréquence de mes
visites sur la terre de nos ancêtres.
En 1999, des responsables du RDR ont écrit,
à mon employeur, pour se plaindre de mes prises de position sur la vie publique
ivoirienne, qui n’étaient pas à leur goût, et exiger que je sois sanctionné. Aujourd’hui,
ils me saluent, lorsque nous nous voyons, et nous rions, pour ne pas pleurer,
de nos incompréhensions d’hier, sans acrimonie, sans rancune et sans haine. Nous
savons que par nos positions antérieures, nous avons contribué à la destruction
de notre commune Maison Ivoire, parce que nous avons été incapables de nous
parler et de nous écouter. Avec les leçons que nous tirons de nos erreurs d’hier,
nous arrivons à une conclusion partagée : la Côte d’Ivoire est toujours la
même, quand bien même elle serait divisée en deux, et elle est à nous tous !
Un parti politique est construit sur un
corpus d’idées exprimées sous la forme d’un programme s’appuyant sur une
idéologie. Il est l’œuvre de femmes et d’hommes qui se constituent en mouvement
pour conquérir le pouvoir et l’exercer au bénéfice de l’ensemble des habitants
d’un pays. Si le pays, la Nation et l’Etat sont projetés et établis dans la
durée, les femmes et hommes, ainsi que les instruments à leur service, à savoir
les partis politiques et les programmes qu’ils conçoivent et exécutent, sont
dans le mouvement. Ils passent, alors que la Nation reste. De fait, sublimer un
leader politique, envisager son action comme une œuvre d’absolue valeur procède
de la vanité.
Nous savons qu’il n’est aucun leader
politique qui soit éternel, comme aucune formation politique ne pourrait régenter
la Côte d’Ivoire ad vitam eternam. Un parti politique est comme un être humain.
Il naît, prospère et s’étiole. Quels que soient la force de son idéologie, la
clairvoyance de son leadership, le degré de vitalité de ses militants, la
pertinence de son programme, son action est inscrite dans le temps et ses
vérités dans le relatif, point dans l’absolu. Un parti politique se forme en
vue de participer à l’édification d’une Nation.
En ce qui nous concerne, tout passe, seule
la Côte d’Ivoire demeure. Ceci suggère que les contradictions relatives à l’organisation
et à l’animation de la vie publique de ce pays sortent du carcan des passions
haineuses, du fétichisme clanique et de l’incantation démagogique pour se gérer
dans la retenue, la générosité et l’humilité, avec, en prime, un esprit de
fraternité, de tolérance et d’amour.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 1er mars 2007
28 décembre 2006
La paix par la sagesse ou le fauteuil présidentiel par la force
Bonne Année, Monsieur le Chef de l’Etat !
Je voudrais commencer cette adresse, dans le respect de la tradition, en vous souhaitant une Bonne et Heureuse Année 2007. A votre famille, à votre entourage, à vos partisans, je forme des vœux de bonheur, de réussite et de prospérité.
A vos adversaires politiques, à vos frères et sœurs de l’opposition ivoirienne, à tous les Ivoiriens qui ont des convictions politiques divergentes des vôtres, j’exprime mes souhaits de bonne santé, de joie et de succès.
Que 2007 apporte l’entente, la concorde et la paix dans nos foyers, dans nos communautés, au sein de la grande Famille Ivoire ! Que 2007 soit une année qui nous incite à la sagesse, à la tolérance et à l’amour ! Que les douze prochains mois nous servent à entrer en nous-mêmes, dans l’humilité, la candeur et l’honnêteté, pour situer nos responsabilités, sans faux-fuyant et sans nous décharger sur des boucs émissaires, dans la crise qui ronge notre patrie, afin d’en trouver la solution appropriée.
Je le souhaite vivement pour vous les politiques, pour tous les citoyens ivoiriens, ainsi que pour nos frères des autres pays qui vivent chez nous. Je le souhaite surtout pour vos thuriféraires, les plus zélés, ceux qui nourrissent le désir de me réduire au silence, comme ils l’ont fait avec Jean Hélène et Guy-André Kieffer. A ces démocrates d’un autre âge, j’adresse mes salutations fraternelles et mes vœux de Bonne et Heureuse Année 2007 !
Je voudrais faire savoir à vos laudateurs qu’au-delà de nos désaccords, nous avons la Côte d’Ivoire en partage ; ils sont mes frères et soeurs. Que l’amour qu’ils nourrissent pour notre patrie soit plus fort que les urticaires qu’ils ressentent à la lecture de mes écrits. Qu’ils comprennent que l’attachement à notre patrie ne se mesure pas et ne se limite pas à la dévotion à votre personne, à votre parti ou à votre action. Aimer la Côte d’Ivoire, c’est aimer d’abord les femmes et les hommes qui la composent, quelles que soient leur origine, leurs opinions politiques ou leurs convictions religieuses.
Aux injures de vos admirateurs à moi adressées suite à mes précédents articles, aux avanies qu’ils seront portés à proférer en lisant ces lignes, je ne dirai qu’une seule chose, avec regret du reste : comme les mauvaises herbes, qui poussent dans un champ laissé en jachère, les injures proviennent d’un esprit faible et inculte.
Je voudrais vous interpeller aujourd’hui sur quelques unes de vos relations, à la lumière de certaines de vos récentes déclarations que je trouve déroutantes. Je sais que vos relations sont votre jardin secret. De fait, elles n’intéressent personne ! Mais, étant donné que ces amitiés et inimitiés débordent sur la vie publique ivoirienne et s’expriment nécessairement sur le terrain politique, elles se soumettent à la sagacité et à la scrutation du citoyen ordinaire que je suis. Mais, avant de le faire, je voudrais revenir sur votre dernière proposition à la rébellion pour un dialogue avec elle, en guise de sortie de crise.
Je n’ai souvenance, dans nos contrées, de cas de conflits opposant deux individus qui, sans le concours d’une tierce personne, taisent volontairement leurs dissensions et vont à la paix. Vous savez bien que la palabre africaine, l’arbre à palabres, c’est principalement un rassemblement, une institution animée par une communauté, pour venir à bout de différends qui surgissent entre les membres de cette communauté. Bien plus, c’est un exercice d’exorcisme, de régulation sociale. Elle implique, en général, tout ce qu’un village a d’intelligence, de génie, de sagesse, mais surtout de tact, de circonspection, de dextérité. Ce n’est point une affaire entre deux personnes en conflit, qui sont, de toute façon, mues par des contrariétés et rongées par des antagonismes et autres aigreurs baignant dans un esprit de suspicion. Entre des gens qui s’affrontent, la seule règle qui vaille est celle du plus fort !
La crise qui consume notre patrie ne dure pas à cause de la multiplicité d’intermédiaires entre les parties en conflit, mais plutôt parce que nous ne nous engageons pas dans sa gestion de bonne foi. C’est vrai que les solutions jusque-là proposées ne nous ont pas permis de sortir de l’ornière. Mais, si la multiplicité d’intermédiaires ne contribue pas nécessairement à la résolution du conflit, elle n’en est pas, à mon avis, l’inhibiteur principal. D’ailleurs, c’est l’une après l’autre que des approches de sortie de crise sont proposées, avec notre accord et l’implication de différents facilitateurs. Si nous avions été capables d’arriver à un accord sincère à Lomé, il n’y aurait pas eu de Linas-Marcoussis !
Notre crise est projetée dans la durée du fait des acteurs principaux qui sont votre camp, celui de la rébellion et accessoirement les formations politiques. Les blocages sont dus au fait qu’aucun des acteurs politiques majeurs de l’espace public ivoirien, y compris les formations politiques et principalement la vôtre, n’entrevoit la fin de la crise sans sa victoire en termes de contrôle de l’appareil d’Etat. Le slogan « on gagne ou on gagne » en est l’illustration parfaite. Par ailleurs, une économie de guerre s’est installée aussi bien en zone gouvernementale que dans l’antre de la rébellion avec les gains que cela suppose pour les uns et pour les autres sur la dépouille de notre patrie. Ce qu’il faut, c’est une volonté de tous d’aller à la paix, sans condition et sans calcul, en pensant à la Nation d’abord.
Comment pourriez-vous, en effet, arriver, avec la rébellion, à la paix sans intermédiaire, à quelle condition et à quel prix ? N’est-ce pas la voie de l’affrontement que vous essayez de rouvrir ? Votre approche ne constitue-t-elle pas une méthode dilatoire ou une manière de retarder la fin de la crise? Pensez-vous que vous inspirez suffisamment confiance aux rebelles pour qu’ils s’engagent dans un dialogue direct avec vous afin d’arriver à une solution négociée au conflit ?
Pour revenir à vos relations, je voudrais vous prier de nous situer sur la portée de vos différends avec Guillaume Soro, le petit qui a grandi à votre ombre, et Louis-André Dacoury-Tabley, votre frère et ami d’enfance. Qu’est-ce qui a mal tourné entre vous pour que vous en arriviez à un conflit sanglant soldé par la déchirure de la Nation en deux ? Qu’est-ce qui vous a opposés hier, qui n’ait pu être géré en fraternité, pour qu’on aboutisse à ce conflit honteux ? Et comment comptez-vous trouvez une solution, pour arracher le désarmement et conduire des élections en juillet 2007 ? Vos inimitiés auraient-elles disparu du jour au lendemain ?
En parlant de Soro et de Dacoury, il me vient à l’esprit les brouilles que vous avez eues avec des personnalités ayant joué un rôle primordial dans la vie du Front populaire ivoirien (FPI) et contribué, ainsi, à votre ascension au sommet de l’Etat ivoirien. Il s’agit, entre autres, de : Anaky Kobena, Georges Coffie, Ali Kéita, Valère Guéi, Boniface Ouraga Obou, Charles Blé Blé. Certaines de ces personnalités ont créé des partis, quand d’autres ont rejoint une formation politique avec laquelle vous étiez en alliance avant le coup d’Etat de décembre 1999 : le Rassemblement des Républicains (RDR). Les ressentiments résultant de ces séparations ne se sont-ils pas, comme des ruisseaux, jetés à la rivière des griefs des tenants de la rébellion contre votre régime ?
A propos du RDR, vous avez dit, il y a de cela quelques jours, que vous aviez contribué à sa création. Vous auriez renoncé de vous porter candidat à l’élection présidentielle d’octobre 1995 par solidarité avec le leader de ce parti, qui aurait été exclu de ce scrutin par le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Le boycott actif fut le résultat de cette action conjuguée avec le RDR au sein du Front républicain.
Qu’est-ce qui explique donc qu’au lendemain du coup d’Etat de 1999 qui, à vos dires, aurait été entrepris pour installer M. Ouattara au pouvoir, vous vous insurgiez contre un nombre trop élevé de postes ministériels accordés au RDR dans le gouvernement de la junte militaire ? Que dites-vous de ce dicton de chez nous : « on ne reçoit pas la part du lion au butin d’une battue à laquelle on n’a pas participé ».
Quelle logique motive votre abstention à l’élection présidentielle de 1995 et fonde votre participation au scrutin de 2000, les deux consultations électorales ayant été marquées par l’exclusion de votre allié du Front républicain ? Que dire du rejet de la candidature de M. Ouattara à l’élection législative de décembre 2000, au moment où vous êtes au pouvoir ? Avait-on besoin de soumettre les militants du RDR aux sévices que nous avons observés en octobre et décembre 2000 ? N’est-ce pas tout cela qui a servi aux rebelles de justifications de leurs forfaits ?
Vous avez annoncé précédemment qu’entre M. Alassane Ouattara et vous, il n’y aurait aucune dissension. J’ose vous croire et espérer qu’il en soit de même avec tous les acteurs principaux de la vie publique ivoirienne, qui ne partagent pas votre vision de la gestion de notre pays. D’ailleurs, l’un des vœux que je nourris, de manière candide, est de vous voir, dans une cérémonie solennelle, au cours de l’année 2007, tomber dans les bras de M. Ouattara, devant Guillaume Soro et Henri Konan Bédié, et ceci sous le regard de Charles Konan Banny.
Loin de relever du folklore habituel, une telle cérémonie vous donnerait l’occasion de nous prouver que rien ne vous oppose, sauf la différence d’approche de vos desseins pour notre pays. Cela voudrait dire que les dépits suscités par vos tumultueuses relations avec vos partenaires d’hier du FPI et du Front républicain auraient laissé place à l’idéal de construction d’une Nation ivoirienne solidaire, fraternelle et harmonieuse. Il serait, ainsi, question de nous prendre à témoin et d’affirmer que vous iriez, MM. Ouattara, Bédié et vous-même, aux élections en acceptant les résultats issus des urnes, qu’ils vous soient favorables ou défavorables. Et que chacun de vous consentirait à servir la Côte d’Ivoire, à quel que niveau que ce soit. A l’orée de la nouvelle année, je voudrais nourrir l’espoir de voir notre pays libéré d’antagonismes factices et farfelus portant sur des questions de gestion politique.
Vous avez dit une chose édifiante dans l’interview que vous avez accordée en novembre dernier à la station de télévision 3A Télésud et qui a été diffusée pendant le week-end de Noël 2006 : les propositions de sortie de crise faites dans le cadre de rencontres internationales viseraient, selon vous, à vous chasser du pouvoir. Contre cela, vous affirmez que vous résisterez. Ceci suppose que tant qu’une solution de sortie de crise ne comporte pas, comme finalité, votre maintien au pouvoir, vous la rejetteriez. Le contraire de votre logique voudrait que ceux qui contrôlent 60% du territoire national et qui disent avoir pris les armes pour votre départ ne déposent pas ces armes sans avoir obtenu gain de cause.
A ce jeu, notre pays demeurera ballotté entre votre lutte pour vous maintenir au pouvoir et la détermination de vos compagnons d’hier de vous en chasser. En clair, ni votre camp, ni celui de la rébellion, en solo ou en duo, ne pourrait conduire une transition devant aboutir à une sortie de crise dans notre pays. C’est la raison pour laquelle je reviens sur ma proposition relative à votre retrait de la transition.
Je n’ai nullement l’intention de vous demander de renoncer à vos charges de Chef de l’Etat. Je l’oserais que vos sicaires me trancheraient la gorge ! Il est plutôt question de votre mise en retrait de la transition pilotée par le Premier-Ministre. Il me semble, en effet, qu’entre, d’une part, votre interprétation de la Constitution pour justifier le plein exercice, de force, des charges présidentielles, et, d’autre part, la nécessité d’aller à la paix par la sagesse, il y a un choix à opérer.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, 28 décembre 2006
04 décembre 2006
Monsieur le Chef de l’Etat, la haine nous ronge et consume la Maison Ivoire
Je voudrais, dans la candeur, vous parler d'une chose banale, d'un sentiment naturel: la haine. Comme vous le savez, le contraire de la haine est l'amour, c'est pourquoi je l'évoquerai, de façon indirecte, dans ce texte.
Je le fais sur la base d’un constat : notre Maison Ivoire est envoûtée, gangrenée, intoxiquée par la haine. Elle a besoin d’être soumise à une séance d’exorcisme. Puisque vous estimez que les Ivoiriens doivent s’approprier les leviers de la résolution de la crise, je vous prends au mot en suggérant que nous commencions par un examen de conscience. Cela nous amènera certainement à situer nos responsabilités pour, ensuite, trouver des voies de solution au conflit qui déchire notre patrie.
Je ne voudrais pas, cependant, verser dans une approche manichéenne des trames au cœur de la vie publique ivoirienne. En réalité, il existe, en chacun de nous, une dualité faite d’amour et de haine. Nous avons autant la possibilité de faire le bien, le pendant de l’amour, que le mal, sous l’impulsion de la haine. C’est ce choix que nous pouvons opérer, en toute circonstance, qui est le libre arbitre. La haine habite la même maison que l’amour. Cette maison est l’esprit de l’homme. En extrapolant, nous pouvons ramener cela à la Maison Ivoire, celle que nous avons en partage, vous et moi, avec nos compatriotes.
La haine prospère dans le mal et engendre le vice, alors que l’amour se nourrit de bien et magnifie la vertu. Ainsi, il existe, même en politique, une intelligence vertueuse, qu’on peut mettre au service d’un engagement, dans le renoncement, contrairement à la ruse qui, selon le concept de Nicolas machiavel, permet au prince de triompher par le jeu de manœuvres dans l’ultime but de conserver le pouvoir.
La haine génère l’égoïsme et s’exprime, souvent, par l’arrogance ; l’amour libère la générosité et bonifie la charité, dans le sens le plus profond de ce terme. L’humilité est la fille de l’amour ; quant à l’orgueil, il résulte de la haine. La haine procède de l’ignorance et évolue dans l’opacité, ce qui la rend aveugle, alors que l’amour symbolise la clarté, qui illumine l’esprit.
Pour la quête et la conservation du pouvoir politique, la haine nous habite depuis un certain nombre d’années. Elle nous a poussés à grossir nos différences d’appréciation, en lieu et place de la nécessité de mettre en relief et d’exalter les convergences de notre idéal d’une vie commune. Sous les apparats de la quête de la démocratie et de l’exercice de la liberté, la haine nous a donné l’illusion de construire des temples voués à l’animation du débat d’idées, lorsqu’en réalité, nous bâtissions des chapelles à dominance ethnique et des ghettos d’extrémisme pour préparer les esprits à la violence et à la prédation de l’économie nationale, en ayant comme leitmotiv : « hôte-toi de là pour que je m’y asseye ».
Pourtant, le Vieux Sage nous avait mis en garde contre la haine, la jalousie et les intriques, qui génèrent la violence, la destruction et le désordre. Il nous disait qu’il préférait l’injustice au désordre, parce qu’elle est plus facile à corriger. Mais, est-ce que la sagesse du terroir véhiculée par cette parole forte nous a empêchés de lui faire subir le châtiment de la rue exprimant la haine la plus vicieuse, vile et gratuite ? Vous vous rappelez certainement ces mots : « Houphouët Voleur ; Houphouët, Démission » !
Ensuite, ce fut la manipulation à outrance de l’école avec la destruction de la jeunesse, les deux étant devenues des instruments de luttes politiques. Avec l’éclosion de syndicats d’enseignants et d’étudiants au service d’ambitions politiques, l’école ivoirienne cessa d’être ce creuset d’excellence dans la formation intellectuelle, technique et morale de notre jeunesse. Celle-ci fut sacrifiée, poussée à la médiocrité et à la violence. Nous connaissons la suite, avec un jeune homme à la tête d’une rébellion, lorsqu’un autre dirige la résistance. Ne sont-ils pas tous deux issus du même sérail marqué par un syndicat estudiantin, celui-là qui a partie liée avec une formation politique et participe, de manière bruyante, à votre action ?
Mieux que moi, vous savez que la richesse la plus précieuse d’une Nation, le capital le plus productif d’un pays, c’est la matière grise, l’intelligence. Celle-ci s’acquiert par le travail, la qualité et la disponibilité des opportunités offertes à l’éducation et à la formation de la jeunesse. C’est cela, avec les potentialités de croissance économique en termes de création d’emploi, qui constitue l’instrument essentiel d’émancipation des peuples. Comment voulez-vous engager une politique de libération de la Côte d’Ivoire lorsque, au départ de votre action, vous avez pris l’école en otage ? Comment comptiez-vous réussir en embrigadant la jeunesse, en l’initiant au défi de l’autorité et à l’utilisation de la violence comme arme politique ? Quelles sont les valeurs que vous avez inculquées à la jeunesse ivoirienne ?
Depuis le début de cette crise, nous organisons des séances de prière, de veillées, suivies de jeûne. Les différentes communautés religieuses de notre pays ont été mises à contribution dans cette quête spirituelle. Cependant, des lieux de culte, nous allons, le cœur toujours chargé de haine, aux meetings politiques pour proférer des invectives, brandir des menaces et donner des mots d’ordre débouchant sur des actes de violence soldés par des morts et des destructions de biens.
Progressivement, nous nous sommes enivrés de haine pour nous installer dans la culture de la violence, dans une logique d’affrontement. Nous ne savons plus parler sans menacer ; nous ne pouvons nous écouter sans nous injurier et sans brandir de gourdin. Nous n’avons pas d’alternative à la violence. Notre jeunesse n’à aucun repère, obligée qu’elle est de végéter dans une sous culture d’engagement politique avec des machettes et des Kalachnikovs, lorsqu’elle n’est pas happée par une musique cacophonique de débrouillardise ou simplement broyée par la prostitution, la toxicomanie et le VIH-sida.
Dans notre commune Maison Ivoire, il n’existe plus d’échelle de valeurs, encore moins de pudeur ou de retenue, ni pour les enfants, ni pour les adultes, sauf ce qui porte sur l’argent et toute voie permettant de s’en approprier facilement ! Qu’elle soit verbale ou physique, qu’elle entraîne la mort ou la torture, c’est elle, cette violence, qui est bestiale dans son essence, que nous privilégions pour régler nos problèmes. N’est-ce pas la même violence, extrême manifestation de la haine, qui s’est abattue sur la Côte d’Ivoire, dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002 ? Devrions-nous user de la même voie qu’elle pour l’extirper de notre Maison Ivoire ?
En suivant la plupart de vos déclarations publiques, on se rend compte de la fréquence de l’utilisation des mots comme lutte, combat, bataille. Ces mots ont une charge négative. Au contraire, des vocables comme construire, bâtir, consolider, fortifier, rassembler ont une vibration positive et peuvent aisément impulser une dynamique de réconciliation.
Quant à vos partisans, si ce ne sont les atrocités de ce conflit, à son début, qu’ils ressassent, ce sont des responsabilités qu’ils situent ailleurs, chez les autres, dans tout acte que ceux-là posent ou même dans leurs pensées, qu’ils tentent de lire. Vous et votre camp êtes blancs comme neige. Vous n’avez rien fait, vous ne saviez rien et n’étiez de près ou de loin mêlés aux causes ayant justifié cette tentative de coup de force dont les auteurs semblent, pourtant, être vos anciens compagnons. La violence et la hargne de leurs actes au début du conflit ne font-elles pas penser à un règlement de compte résultant d’une trahison ou d’une promesse non tenue ?
Lorsqu’un Ivoirien exprime une vue différente de la vôtre, il devient automatiquement, aux yeux de vos admirateurs, un rebelle, un vendu ou simplement un fou. Si ce n’est cela, alors, il serait à la recherche d’un poste, puisque pour eux, il n’y aurait rien de plus important qu’un poste, même dans cette Côte d’Ivoire défigurée par un conflit honteux et une culture de l’impunité. C’est de cette manière que nous nous illustrons, comme des charognards, sur la dépouille de la pauvre Côte d’Ivoire ! En dehors du pouvoir et des prébendes, quelle ambition avons-nous pour notre pays ?
Tout ce que j’entends de vos partisans ressemble à un discours de peur, une sorte de paranoïa, qui se nourrit d’un esprit de complotite susceptible d’entretenir une logique de violence. Cela est très inquiétant, parce qu’indicateur, d’une part, d’un manque d’envergure et de stratégie de gestion de conflit, et d’autre part, d’une frilosité et d’une mauvaise foi quant à la quête de solutions pertinentes de sortie de crise. Dans une telle perspective, il se dégage un constat simple : l’économie de guerre est une économie de prédation dont les rebelles et votre camp sont les plus grands bénéficiaires.
Nous avons tous la Côte d’Ivoire en héritage. L’amour de la patrie ne devrait pas s’exprimer uniquement par le soutien, sans condition, à une chapelle politique ou à un homme. Ce n’est pas, seulement, lorsqu’un leader politique, que nous adulons, est au pouvoir que nous devons marquer notre attachement à la Côte d’Ivoire. Ce n’est pas non plus parce que nous ne sommes pas d’accord avec un homme politique et sa gestion de l’Etat que nous serions des renégats.
Dans la situation de crise que traverse notre pays, le patriotisme vrai devrait résider dans notre capacité de savoir nous écouter, d’aller au compromis, de faire preuve d’humilité, chacun de nous, à son niveau, pour arriver à la réconciliation. Ce patriotisme prend pour socle la Côte d’Ivoire, non pas un parti politique ou un homme, qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition.
A propos d’humilité, je voudrais vous faire savoir que l’idée que j’en ai diffère de celle qu’entretiennent certains de vos thuriféraires. A mon modeste avis, c’est l’antidote le plus efficace contre ce conflit. A ce propos, je voudrais vous rassurer que je ne vous conseille pas de vous faire humilier ou de permettre que votre amour propre soit blessé, comme semblent le craindre vos partisans.
Par ailleurs, ce n’est pas à l’homme Laurent Gbagbo ou au leader d’un clan que je parle, mais au Chef de l’Etat de Côte d’Ivoire, ce pays déchiré, qui est mien. Ceci étant, la perception que j’ai de cette crise ou ce que j’entrevois comme voies de solution n’est pas une vérité irrécusable, loin s’en faut ! Je n’ai nullement l’intention et la prétention d’imposer quoi que ce soit. J’estime que chacun de nous a le droit de s’exprimer sur la manière dont les affaires publiques de notre pays sont conduites, surtout dans cette période de tensions sociopolitiques et les souffrances induites sur la population. Après tout, je paye des impôts, comme tout citoyen.
Lorsqu’on est humilié, on est soumis à l’humiliation. Quand on fait preuve d’humilité, on s’engage dans un acte de cœur, d’honneur, de grandeur. C’est aussi un acte d’intelligence, de responsabilité et de courage politique. L’humiliation est subie, alors que l’humilité est voulue. C’est justement pour que le chef puisse s’engager dans un acte d’humilité, si besoin en est, qu’il jouit de lucres et autres prérogatives dans l’exercice de ses fonctions. C’est la même logique qui, en économie, justifie le salaire payé à l’ouvrier comme moyen d’entretien de la force de travail.
L’acte d’humilité qu’un chef d’Etat pose pour obtenir la paix n’est pas à titre personnel ou pour un clan, mais au nom de la collectivité qu’il dirige. En s’engageant dans un acte d’humilité, le chef se met en communion avec ses administrés. Ici, il n’est nullement question d’humiliation devant une force ennemie, mais plutôt d’humilité, d’une main tendue à vos frères ivoiriens, qui ont des contentieux avec vous ou des divergences avec votre conduite des affaires de l’Etat. A mon sens, tous ceux qui vous conseillent la fermeté dans la gestion de ce conflit vous induisent en erreur.
L’idée principale qui se dégage des tensions perpétuelles, à propos de la mise en application des différents accords, indique la peur de la fin du conflit de la part de tous ceux qui en tirent profit. Mais ces tensions se nourrissent également d’une atmosphère de haine entretenue par une grande composante de la société ivoirienne et les chapelles politiques, toutes tendances confondues. C’est l’un des plus grands défis que nous devons tous relever. Sans nous départir de la haine, qui nous ronge, nous courons à notre perte individuelle et collective. Mais, plus grave, nous exposons inéluctablement la Maison Ivoire à la géhenne pour nous et nos enfants.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 4 décembre 2006
29 novembre 2006
Attention Monsieur le Chef de l’Etat, vous ne pourrez pas reconstruire la Maison Ivoire !
Je vous écris cette troisième lettre ouverte avec une chose à l’esprit : j’avais, pendant de longues années, estimé que votre attachement à notre patrie était plus fort que votre amour pour le lucre du pouvoir. Aujourd’hui, je doute de votre dévotion à notre commune Maison Ivoire, celle que vous avez voulu reconstruire sur de nouvelles fondations. Je vous adresse cette missive pour vous interpeller sur les risques de destruction auxquels votre soif de pouvoir expose cette maison. En le faisant, je compte également prendre à témoins nos compatriotes.
Vos partisans me demandent, souvent, pourquoi je vous écris au lieu d’exiger des rebelles le dépôt des armes. Ils se plaignent que je ne dise rien aux partis politiques de l’opposition ivoirienne. Ma réponse est simple : on ne prête qu’aux riches. Si tant est que vous êtes le chef, c’est à vous qu’on doit demander des comptes. Vous avez entre vos mains les leviers du retour de la paix dans notre pays. Si vous le voulez, la Côte d’Ivoire serait en paix avec elle-même. Si vous entrevoyez la sauvegarde de l’unité nationale comme une valeur cardinale au-dessus de toute autre considération, la paix serait à notre portée.
Au contraire, vous ne pensez qu’à votre maintien au poste de président de la République et au confort douillet qui s’y rattache. Ceci vous amène à prendre des positions maximalistes, ce qui nous éloigne de toute lueur d’espoir quant à une sortie de crise. La logique de confiscation de pouvoir dans laquelle vous avez engagé notre pays de force aboutira au pourrissement de la Côte d’Ivoire avec, en prime, la déstructuration du tissu social, l’annihilation des valeurs morales et la destruction du potentiel économique de la Nation.
Je voudrais vous faire un rappel historique : la Côte d’Ivoire que nous connaissons actuellement a été dessinée, contre le gré de ses peuples, par l’administration coloniale française. Ceci fut accompli dans la douleur. L’assujettissement de notre patrie a été mené en deux phases essentielles ponctuées par autant d’humiliations que de dénis de droits humains élémentaires. Ce furent les travaux forcés, le système d’indigénat, l’économie de traite, le carnage de Dimbokro, etc.
La première pacification fut conduite par Gabriel Louis Angoulvant. Elle porta sur la pénétration des colons confrontée à la résistance des autochtones. La deuxième fut entreprise sous la férule de Laurent Elisée Péchoux. Elle avait pour objet de briser l’élan politique de construction de la Nation ivoirienne impulsé par le Parti démocratique de Côte d’Ivoire, sous-section du Rassemblement démocratique africain. Inutile de vous dire que nos grands-parents et parents ont payé de leur sueur et sang la construction d’un Etat indépendant que nous avons en héritage aujourd’hui. Du reste, la Côte d’Ivoire n’a pas été le seul pays colonisé par la France en Afrique !
Autant nous ne pouvons nous habiller de feuilles et de peaux d’animaux, nous armer d’arcs, de flèches et de lances, pour reprendre la place de nos ancêtres et combattre les colons aujourd’hui, autant nous ne pouvons nous accommoder d’un quelconque complexe de colonisé ressassé à tout vent vis-à-vis de qui que ce soit ! Au début des années 1950, Félix Houphouët-Boigny avait inscrit la Côte d’Ivoire dans un partenariat avec l’ancienne puissance coloniale et le monde occidental.
Il est vrai que nos rapports avec la France doivent épouser l’air du temps. Nous sommes aujourd’hui propulsés dans une nouvelle ère : la mondialisation rythmée par les nouvelles technologies de l’information. Si nous convenons que nous devons dépoussiérer nos relations avec les Français, nous devons savoir que cela ne saurait se faire avec le discours, les principes et méthodes relevant des enjeux de la nuit coloniale. Une telle exigence, aussi pertinente qu’elle soit, ne saurait nous servir de prétexte pour masquer nos faiblesses dans la gestion des crises auxquelles notre pays est confronté.
L’Histoire ne se répète pas. La période des Nkrumah, Sékou Touré et Lumumba est révolue. Elle ne peut être recréée pour justifier a posteriori des luttes politiques portant sur la prise et la confiscation du pouvoir d’Etat entre forces politiques nationales. Par ailleurs, nous ne rendons aucun service à nous-mêmes en ruminant des moments pénibles de notre passé. Nous devons, dans la dignité, sans complexe et sans vindicte, assumer notre histoire. Nous devons le faire en ayant à l’esprit le respect dû à la souffrance de nos ancêtres.
Dans la coopération avec la communauté des Nations et dans un élan d’ouverture, de tolérance et de partage, la Côte d’Ivoire s’est construite, avec Félix Houphouët-Boigny, en s’appuyant, en grande partie, sur un programme d’éducation et de formation de sa jeunesse. Avec des ressources naturelles modestes, elle a mis l’accent sur le développement de l’agriculture et des ressources humaines. L’éducation et la formation de la jeunesse avec, à l’arrivée, des opportunités d’emploi, voilà la voie de la libération nationale tracée par Félix Houphouët-Boigny, en lieu et place de slogans creux faits d’invectives vis-à-vis de la France.
On ne le dirait jamais assez, la libération nationale est d’abord mentale et porte sur un effort prenant pour objet la formation des hommes pour créer, au sein de nos sociétés, un nouveau type de citoyens, qui s’assument pleinement, en étant conscients de leurs attributs intrinsèques, mais également de leurs limitations. Un tel projet s’entreprend dans la durée et a pour enjeu la transformation des mentalités et de la structure sociale d’un pays.
Sur le plan politique, la Côte d’Ivoire s’est essentiellement bâtie dans un esprit de compromis, en ayant pour boussole la recherche du consensus et pour levier la pratique du dialogue. Ce travail a été accompli progressivement à travers l’organisation de son corps social dans un effort de reconditionnement psychosociologique et dans sa quête permanente de régulation sociale.
Depuis le déclenchement de cette crise, votre entourage et vous-même ne cessez de désigner des adversaires, voire des ennemis de notre pays. Vous êtes, en permanence, dans une logique d’affrontement, en vous fabriquant, en fonction des contingences du moment, des boucs émissaires. La vibration que vous créez et dégagez de cette manière est négative. Elle est construite sur la réaction plutôt que l’action. Elle implique une posture de défensive et n’appelle aucunement la définition d’une approche proactive en termes de stratégies de gestion de crise. Il s’en dégage une navigation à vue source de tergiversations et d’atermoiements.
Au début du conflit, vos adversaires étaient des rebelles que vous aviez décrits comme des éléments instrumentalisés par des partis politiques ivoiriens pour vous arracher le pouvoir. Vous disiez également que ces rebelles seraient aidés, dans leur tâche, par des mercenaires venus de pays mitoyens. Il fut, ensuite, question d’un complot international, qui serait orchestré, aux dires de vos partisans, par des pays voisins contre la Côte d’Ivoire. Par ailleurs, votre entourage et vous-mêmes aviez décidé d’accuser les autorités françaises, les Nations Unies et tous ceux qui sont venus au secours de notre pays rongé par un conflit insidieux qui porte essentiellement sur le pouvoir politique. Pour réussir votre coup de diabolisation des Français, il a fallu l’attaque de leur camp militaire à Bouaké, en novembre 2004, pour les introduire de force dans le conflit.
Aujourd’hui, votre adversaire, pour ne pas dire ennemi, a changé de visage et de nom : c’est le Premier Ministre choisi par la communauté internationale et nous-mêmes pour conduire une transition censée clore le cycle de la violence politique initié par un coup d’Etat auquel vous aviez donné votre bénédiction.
Mais, Monsieur le Chef de l’Etat, quelle est la faute de la Côte d’Ivoire officielle dans la crise qui la déchire ? Quelle est la part de responsabilité de votre camp dans le drame ivoirien ? En votre qualité de chef suprême de ce pays, qu’est-ce que vous avez fait pour que notre patrie mérite un tel sort ? Et comment comptez-vous sortir de cette tragédie si vous cultivez le nombrilisme et vous tournez sur vous-même, comme une pirouette, pour n’accuser que les autres ? Comment pensez-vous avoir raison contre tous ? Etes-vous descendu du ciel ? Pourquoi avez-vous autant de peine à écouter votre moi personnel ? Quelle difficulté éprouvez-vous à entrer en vous-même, pour, dans un effort d’introspection, savoir que vos pensées, intentions et actions n’engagent pas uniquement vous, votre entourage et votre famille politique, mais toute la Côte d’Ivoire ?
Le conflit que vos approximations, tergiversations et atermoiements font subir, depuis plus de quatre ans, à la Côte d’Ivoire et à ses habitants nous place dans le même schéma de désolation, de tourment et de gâchis que celui des drames vécus par la Guinée de Sékou Touré et l’Angola. Mais, contrairement à Sékou Touré, vous n’aviez mené aucune action vis-à-vis des intérêts français avant le déclenchement de ce conflit, qui aurait suscité votre mise en quarantaine par celles-là ou une attaque armée qu’elles auraient, selon vous, téléguidée contre votre régime. Par rapport à l’Angola, vos jérémiades en termes de libération nationale passent pour de la moquerie.
Vous disiez tantôt que les pays qui ont fait la guerre ont connu des progrès socio-économiques énormes. Vous vous trompez. Les pays d’Europe engagés dans la Deuxième Guerre mondiale ont bénéficié du Plan Marshall pour leur reconstruction. De plus, ils avaient tous une base industrielle qui n’a pas été totalement détruite pendant la guerre. En revanche, malgré un embryon industriel, ceux d’Europe de l’Est enfermés dans l’obscurantisme communiste traînent aujourd’hui. Tout près de nous, la Sierra Léone, le Libéria et l’Angola ne sont pas de bons exemples de progrès socioéconomiques.
Pour tout dire, votre entêtement à vous accrocher au pouvoir et à installer la Nation dans une atmosphère de tension permanente n’augure pas de lendemains meilleurs pour la Côte d’Ivoire. De par votre faute, la crise ivoirienne est projetée ainsi dans la durée. Vous passerez, peut-être, plus de quinze ans au pouvoir, faisant usage de la force, mais vous aurez du mal à reconstruire la Maison Ivoire. Votre échec aura pour épicentre et substrat votre option pour votre maintien au pouvoir aux dépends de la quête de la paix, condition de tout programme de construction nationale dont la formation de la jeunesse constitue le maillon essentiel.
Emmanuel Y. Boussou
Etats-Unis, le 29 novembre 2006
